Gwendoline Côté donne la réplique à Raymond Cloutier dans Oleanna.

Oleanna à Sutton : implacable duel

CRITIQUE / Dans le coin gauche, Carol, une jeune étudiante universitaire rigide et insatisfaite de son sort. Dans le coin droit, John, son professeur d’université élitiste et suffisant, qui n’aspire qu’à devenir doyen. Face à face dans la même pièce, ils se livreront un implacable duel.

Avertissement ici : Oleanna n’est pas du théâtre d’été, mais plutôt du théâtre « en » été. Amateurs de pièces légères et de rires gras, mieux vaut passer votre chemin.

Mais ceux qui ne craignent pas les œuvres denses et sans complaisance trouveront là matière à réflexion et à satisfaction. Ils sortiront même légèrement ébranlés de la salle Alec et Gérard Pelletier, où une vingtaine de représentations sont prévues tout l’été.

Dans la foulée du mouvement #metoo et de toutes les histoires de dénonciations à caractère sexuel, Oleanna tombe à point nommé.

En fait, le hasard n’a rien à y voir. Raymond Cloutier a sciemment choisi de produire, de mettre en scène et de jouer cette pièce coup-de-poing de David Mamet.

En avril, l’homme de théâtre, qui habite maintenant à Sutton, avait justifié en ces termes son désir de présenter Oleanna. « J’ai toujours préconisé un théâtre lié aux problèmes présents dans la société. Il doit être un miroir, une fenêtre qui donne une vue sur ce qui se passe. Il sert à réfléchir à ce qu’on est. »

C’est réussi. Au fil des trois actes, le public assiste à une guerre de mots et à une véritable guerre de nerfs. Carol (Gwendoline Côté) exige d’être mieux traitée, John (Raymond Cloutier) palabre sur la pertinence de l’enseignement supérieur en ne pensant qu’à la nouvelle maison qu’il convoite.

Cloutier magistral

Pour la première représentation, il nous a semblé que Gwendoline Côté peinait à trouver le ton juste. On comprend que son personnage doit faire preuve de méfiance et de froideur, mais on aurait apprécié une interprétation plus vivante, moins aseptisée. Il faut dire que la comparaison est cruelle face à un monument de la taille de Raymond Cloutier.

Dans le rôle du professeur pris au piège, le comédien est magistral. Dès les premières minutes, son intensité et sa présence emplissent complètement cette petite salle parfaite pour un tel huis clos. On a d’ailleurs pris soin de planter les deux comédiens au beau milieu des spectateurs, comme une arène. Brillant.

Dans cet espace clos, Cloutier se transforme sous nos yeux. On le voit lentement perdre sa superbe, se voûter et s’empourprer de colère devant une Carol de plus en plus sûre d’elle. Car de fil en aiguille, les choses se corsent entre eux, la méfiance s’amplifie, les malentendus prennent tout l’espace. L’air se raréfie. Et les accusations tombent contre l’intellectuel.

« Qu’est-ce que je t’ai fait ? » demande-t-il désespérément à celle qui porte plainte contre lui. Fasciné, on ne peut qu’observer la dérive de leur « relation », la version de l’une contredisant celle de l’autre.

Tout à coup, le vent tourne, le pouvoir change de main, le chantage s’installe. Qui a raison ? Qui a tort ? À chaque spectateur de juger...

Si le titre de la pièce, Oleanna, fait référence à une société paradisiaque, on est ici beaucoup plus près de l’enfer. Mais le voyage en vaut la peine, ne serait-ce que pour se rappeler que dans la vie, tout est, toujours, une question de perceptions.