Un peu moins de 200 personnes, soit une salle Patrick-Quinn presque pleine, ont accompagné Luc de Larochellière samedi soir lors du lancement de sa nouvelle tournée de spectacles au Centre d'art de Richmond.

Notre monde selon Luc

CRITIQUE / Son plus récent (et excellent) album s'intitule Autre monde, mais passer deux heures avec Luc de Larochellière, c'est se décoller le nez de son nombril pour, justement, regarder de plus près « notre » monde. Pour se désoler de ses côtés sombres, mais aussi s'encourager ensemble à en retrouver les lumières.
Il a d'ailleurs bellement réussi à entraîner son auditoire dans son univers, notre sieur de Larochellière, qui lançait samedi soir au Centre d'art de Richmond sa nouvelle tournée de spectacles. Le chanteur a cassé la glace avec tout l'aplomb que lui procurent ses 30 ans de métier, même si l'on percevait un peu la gêne qui vient avec la présentation d'un nouveau bébé.
L'artiste a quand même très bien joué ses cartes, à commencer par l'étonnant trio de musiciens à sa suite. Étienne Rathé (violoncelle), Jean-François de Bellefeuille (claviers) et José Major (batterie) sont remarquables de polyvalence, ce qui a notamment permis aux deux premiers de se partager la fonction de bassiste.
Autre élément de réussite : la générosité, avec 22 chansons, dont le plus récent opus en entier, et un programme échafaudé avec beaucoup de suite dans les idées, bien que l'on anticipe des changements à venir. Notamment dans la première partie, où s'entremêlent davantage de nouvelles chansons et des moins connues de son répertoire.
Il faut comprendre qu'avec Autre monde, le chanteur porte un regard plus tendre sur l'humain, rentrant ses crocs et rangeant ses sarcasmes. Il ne peut donc pas trop s'appuyer sur ses anciens succès, plus cyniques et plus mordants, qui risqueraient de saper l'esprit souhaité. Certes, Amère America, Cash City et Sauvez mon âme sont incontournables et ont trouvé leur place, mais les plus optimistes Unis et C'est pas l'paradis, issues d'albums plus « confidentiels », ont pu prendre du galon.
Trilogie de l'imperfection
Sauf que, comme les mots de l'auteur-compositeur-interprète ne sont jamais banals, il est facile de s'y raccrocher lorsque l'air est moins connu. Un excès de basse et de volume a parfois enterré la voix, mais le problème a été atténué en deuxième partie. Les pièces plus dépouillées ont quand même été celles qui ont frappé le plus.
Parmi les moments forts, notons la « trilogie de l'imperfection » (Imparfait, J'ai vu et C'est pas l'paradis), avec une grande dose d'émotion en plein centre (surtout propulsée par le violoncelle), le retour de l'entracte avec la prémonitoire Les murs (écrite dix ans avant l'assermentation de Trump et judicieusement suivie de Pelleteurs de nuages et de Comme un chien dans l'espace) et, finalement, le rappel, où le public s'est finalement décidé à chanter, sur Si j'te disais reviens et Si fragile.
Quant au transfert des nouvelles chansons sur scène (Autre monde a bénéficié de très riches arrangements, notamment aux cordes), il se révèle très efficace. À peine quelques lignes de violons préenregistrées ont été nécessaires, le reste étant joué en direct.
Début de tournée oblige, la prestation avait évidemment quelque chose de très calculé. On ne peut pas dire que Luc de Larochellière n'était pas prêt, mais pratiquement aucune improvisation ni digression musicale ne se sont faufilés. C'est probablement aussi ce « stress » de la première qui a privé la soirée de quelques épices humoristiques (car Luc, pour ceux qui l'ignorent, a un excellent sens de l'humour) qui auraient allégé le sérieux du propos.
En fait, l'humour s'est invité par l'entremise des quelques pépins techniques survenus en cours de spectacle, notamment une guitare non branchée ou désaccordée, ce qui a notamment forcé l'artiste à recommencer Beauté perdue, le temps de remettre sa six cordes dans la note.
« Je suis en train de vous jouer un grand succès chinois, qui s'intitule Tiu Ning », de lancer Luc de Larochellière le plus sérieux du monde, pendant qu'une partie de la salle s'écroulait de rire.