Ariane Deslions

Neuf regards sur l’art

Les soirées bien arrosées, c’est bien connu, peuvent être parfois source de beaucoup de créativité (sans que l’ivresse soit forcément impliquée). C’est donc lors d’une séance de « dégustation intense de scotchs », en février 2016, qu’est né le Collectif135, réunissant au départ cinq photographes dont la passion s’est transformée en amitié. Trois ans et demi plus tard, les nectars ambrés du début aboutissent à une exposition d’une cinquantaine de clichés, Singuliers pluriels, installée à la Maison des arts et de la culture de Brompton jusqu’au 10 novembre, à l’occasion d’Objectif Photo Cantons-de-l’Est.

« Nous avons surtout réalisé, lors de cette première rencontre, que nous avions envie de nouveaux défis », racontent Yves Harnois et Stéphane Picard, deux membres du noyau fondateur. « Mais peu après, on s’est fait dire par une amie photographe, Annick Sauvé, que ça manquait de filles, notre affaire. »

L’Annick en question, plus Michelle Boulay et Marie-Ève Bédard, ainsi qu’un sixième gars, Sylvain Lussier, ont donc complété ce nonette dont faisaient déjà partie Jean-François Dupuis, Pierre Vignau et Daniel Côté.

« Le nom du collectif, 135, représente le nombre d’années d’expérience de photographie que cumulaient les cinq membres fondateurs, expliquent Yves Harnois et Stéphane Picard. Évidemment, ce nombre est beaucoup plus grand depuis que nous sommes neuf! Mais nous trouvions intéressant de garder le 35 dans notre nom, parce que nous avons tous, à un moment ou un autre, travaillé en 35 mm… excepté peut-être Michelle, notre benjamine. »

Adèle Blais

Nuits blanches

La première manifestation publique du Collectif135 a été la création d’un blogue, environ un mois après la fondation. Ce dernier est d’ailleurs toujours actif (collectif135.com). Il compte actuellement plus de 130 articles et est consulté par des personnes de plus de 90 pays (30 000 visites en 2018). Une centaine d’adeptes sont abonnés.

Mais l’appel du défi étant ce qu’il est, les membres du groupe ont senti le besoin d’une exposition d’envergure, en dehors du monde virtuel. Et c’est avec l’idée de sortir de leur zone de confort que le thème des artistes et artisans de la région est arrivé sur la table.

« Ça nous est apparu comme quelque chose de rassembleur, offrant une grande variété de sujets (nous avons même une tatoueuse), pas trop difficile étant donné que la plupart d’entre nous font partie de ce réseau d’artistes régionaux... Mais après coup, certains nous ont avoué avoir eu des nuits blanches la veille de leurs séances », rapporte Yves Harnois, en faisant un clin d’œil à Stéphane Picard.

« Le stress venait du désir d’obtenir un cliché fidèle à la personnalité de l’artiste. Il y a une fois où j’ai demandé de faire un deuxième shooting, tellement je n’étais pas certain. Finalement, la photo retenue pour l’exposition... provient du premier shooting! » répond le croqueur d’images insomniaque, précisant que c’est un comité indépendant qui a fait la sélection pour l’exposition.

Andréanne Lupien

Mona Lisa dans son musée

Une fois le cadre défini, le Collectif135 a laissé les coudées franches à ses membres. Ceux-ci avaient donc entièrement le choix entre la couleur ou le noir et blanc, entre l’intérieur ou l’extérieur, entre faire poser leur sujet ou le croquer sur le vif, entre l’entourer d’une mise en scène ou le capter dans son environnement de travail.

Si certains photographes gardent la même griffe d’un cliché à l’autre, d’autres se laissent guider par le sujet. Par exemple, Stéphane Picard a croqué le tubiste Étienne Leclerc en noir et blanc, sur une voie ferrée urbaine, avec un mur de graffitis derrière, mais a placé Ariane Deslions en plein champ, lui faisant tenir un violoncelle et l’armature d’un parapluie ouvert, le tout en couleur. « Ça sied davantage à son univers enfantin », commente l’auteur de l’image.

À la « créatrice de magie » et photographe Andréanne Lupien, réputée pour sa fabrication de couronnes, Yves Harnois a pensé demander de baigner dans un mélange d’eau et de lait lui donnant des allures de Mona Lisa dans son musée. « Andréanne est une artiste timide aux œuvres éclatées. C’est ce que j’ai essayé de refléter. »

Outre d’avoir photographié Richard Séguin dans un boisé de Saint-Venant, évoquant du même coup l’album Retour à Walden — Sur les pas de Thoreau, Michelle Boulay est l’auteure d’un des coups de cœur de l’exposition. Son portrait de la peintre Adèle Blais, où l’artiste se retrouve comme si elle était le sujet d’une de ses toiles, se fait vite remarquer.

Les membres du Collectif 135 : Annick Sauvé, Daniel Côté, Stéphane Picard, Pierre Vignau, Sylvain Lussier, Michelle Boulay, Yves Harnois et Marie-Ève Bédard. Absent : Jean-François Dupuis.

« J’ai eu le flash de transformer Adèle en un de ses personnages. J’ai eu l’aide du duo Les Boucaneuses (Charlotte Fortier et Camille Lacasse) pour le costume, la coiffe et le maquillage. Les autres clichés de la séance vont d’ailleurs se retrouver sur notre blogue. »

En fait, chacun des neuf membres aura sa semaine à l’honneur, durant toute l’exposition, où il mettra en ligne ses images de Singuliers pluriels et celles non retenues, racontera sa démarche et fera davantage connaître les artistes qu’il a photographiés.