Olivier Brousseau et Sylvain Trudel tiennent le trophée de Groupe vocal de l'année, remporté par Musique à bouches lors de la douzième remise des Prix de musique folk canadienne, le 3 décembre dernier. Derrière : Isaël McIntyre, David Bélanger et Jérôme Fortin.

Musique à bouches : multiplier les oreilles

Il y a eu l'Ensemble vocal Odysséa en 2014. Le chanteur et écrivain David Goudreault en 2015. Cette année, au tour de Tim Brink et du quintette vocal Musique à bouches d'avoir été particulièrement choyés par les douze derniers mois. Alors que l'ancien chanteur de Pete Möss a connu un hiver supersonique grâce à sa participation à La voix, les Musique à bouches ont vécu leur sommet de palpitations au cours de l'automne, avec un trio de nominations, un trophée et une participation au gala de l'ADISQ. En ce 31 décembre, La Tribune dresse un bilan de l'année avec ces artistes bien de chez nous, mais que l'Estrie doit désormais partager un peu plus avec le reste du Québec
Tout ce qui est arrivé en 2016 aux Musique à bouches, ils le doivent en bonne partie à un événement survenu en 2015 : la signature d'un contrat de licence avec les Disques Passeport. Eux qui avaient toujours produit leurs albums et concerts depuis une décennie, voilà qu'un joueur important de l'industrie musicale s'intéressait à eux.
Lancé en 2014 de façon indépendante, leur deuxième album Jusqu'aux oreilles a donc été relancé à la fin de 2015, avec, cette fois, de meilleurs moyens de distribution et l'appui du programme MusicAction en soutien aux spectacles. Et comme Passeport était particulièrement fière de ses nouveaux poulains, elle les a inscrits à l'ADISQ, aux prix GAMIQ et aux Prix de musique folk canadienne (Canadian Folk Music Awards).
La suite est un déboulement d'événements : Musique à bouches a obtenu des nominations pour les trois galas. Le groupe a d'abord fait chou blanc à l'ADISQ, mais s'est vu offrir un fameux prix de consolation : participer au numéro des Cowboys fringants, lesquels interprétaient leur chanson Marine marchande sur la scène de la salle Wilfrid-Pelletier. Autre déception ensuite au GAMIQ. Mais la troisième fois fut la bonne : le quintette est revenu avec le titre de Groupe vocal de l'année aux PMFC, le prix qu'il attendait le moins.
« Avant, nous faisions tout nous-mêmes, mais nous n'avions pas accès aux programmes de subvention. Grâce aux Disques Passeport, davantage de gens ont tendu l'oreille à notre musique et il y eu un effet boule de neige. Sans ça, je ne crois pas que le groupe se serait inscrit à l'ADISQ », souligne Jérôme Fortin.
Et ce ne sont même pas eux qui ont sollicité la maison de disques. « Les gens de Passeport nous ont entendus sur le web et ils ont eu un coup de coeur, rapporte Olivier Brousseau. Ils nous ont d'abord proposé de se charger de la distribution numérique de l'album. Nous avons tâté le terrain pour savoir s'ils faisaient des licences. Nous leur avons envoyé un disque et ils ont accepté. »
« Nous étions en confiance, car Passeport n'est pas du tout dans le trad, complètent Sylvain Trudel et David Bélanger. Ils sentaient vraiment qu'il y avait quelque chose d'unique chez nous. »
Et ce, même si les Musique à bouches se font inévitablement comparer aux Charbonniers de l'enfer en tant que quintette vocal avec podorythmie. Un parallèle avec lequel ils vivent très bien, puisqu'ils ont énormément écouté les Charbonniers et se sentent malgré tout assez différents pour éviter toute confusion.
« On ne peut pas le renier! Du Charbonniers, on en a chanté et on en chante encore. Ce sont en quelque sorte nos pionniers, les premiers qu'on a écoutés dans le genre », disent Olivier Brousseau, David Bélanger et Isaël McIntyre, le podorythmiste du groupe. « Ils nous ont ouvert la voie et après, nous avons trouvé notre signature. Nous n'approchons pas le chant choral de la même façon. Nous sommes d'anciens membres de choeurs, alors nous partons souvent d'une partition, et une fois que le groupe se l'est bien appropriée, nous jouons dedans. »
« On pourrait dire qu'on la tradifie », précise Jérôme.
La chaleur des voix
Il faut dire que Musique à bouches avait aussi investi davantage dans la production de Jusqu'aux oreilles, lequel a été enregistré au studio de David Élias ici à Sherbrooke, puis mixé et matricé au studio Ouïe-Dire de Pierre Duchesne, dans le canton de Shefford.
« Nous avons travaillé d'arrache-pied, nous avons même fait une préproduction pour tout régler ce qui ne marchait pas. Pierre a transféré la prise de son numérique sur bobine pour en faire une version analogique et aller chercher la chaleur. Il trouvait que c'était de mise pour un groupe qui met les voix en avant comme nous. On a vite constaté ce qu'il voulait dire », mentionne Olivier.
« Le point de départ, c'est que nous avions reçu une bourse du Conseil des arts pour aller cueillir des textes de chansons dans les maisons pour personnes âgées, par l'entremise d'un spectacle-discussion », mentionnent Jérôme et David.
Mais la récolte n'a pas été si concluante. Les aînés rencontrés étaient émus de les entendre, ils se souvenaient de bribes de couplets ou de mélodies, ils leur ont donné quelques recueils de paroles, mais jamais de chansons complètes.
« On s'est rendu compte de la véritable richesse des sourciers, qui ont une mémoire phénoménale, dont Jean-Paul Guimond et Gérard Dussault, qui nous ont fourni beaucoup de chansons depuis nos débuts », insiste Olivier à propos de ces deux piliers du traditionnel en Estrie.
Merci aux « mononcles »
Les événements des derniers mois arrivent tout de même douze ans après la première prestation des Musique à bouches, qui s'est tenue lors des Journées de la culture de 2004. Avec ses oncles René Desmarais et Daniel Charest, Olivier Brousseau avait invité ses amis pour un petit concert monté en vitesse à Saint-Venant-de-Paquette. L'année suivante, Musique à bouches, alors sextuor, avait participé aux Concerts de la Cité.
« À cause de la pluie, on avait joué au Granada devant une salle presque pleine, rien de moins », rappelle Sylvain Trudel.
Les « mononcles » se sont retirés du groupe lorsque l'agenda a commencé à devenir plus prenant, laissant les « p'tits gars » voler de leurs propres ailes.
« Mais c'est important que tu les mentionnes, parce que tout est parti d'eux. Ils sont très fiers de nous et demeureront toujours membres honoraires. Ils nous ont même offert un gâteau pour célébrer notre trophée! » rapporte Sylvain.
Le groupe a aussi vécu quelques revers qui auraient pu lui faire lancer la serviette. Telle cette tournée en Bulgarie en 2010, annulée le jour même du départ à cause d'un simple retard de vol causé par le mauvais temps. Et comme il n'y a pas tous les jours des départs pour Sofia...
« L'horaire des correspondances et des engagements là-bas était tellement serré qu'un seul retard nous faisait tout rater et c'est ce qui s'est produit, explique Olivier.
« Mais le fait d'être encore là malgré ça démontre que nous faisons de la musique pour les bonnes raisons, c'est-à-dire le plaisir et l'amitié, dit Isaël. On va toujours en faire, en dépit des contraintes commerciales. »
Promesse d'après gala
Pour 2017, plusieurs spectacles sont déjà prévus, dont la salle Claude-Léveillée de la Place des Arts en février, le concert d'ouverture du Festitrad de Saint-Gabriel-de-Brandon en avril et d'autres qu'ils ne peuvent encore annoncer, les contrats n'étant pas encore signés. Le 28 janvier, les Cowboys fringants rempliront leur promesse d'après gala et inviteront Musique à bouches à faire deux chansons avec eux lors de leur spectacle au Granada.
Et il reste une dernière possibilité de prix : les nominations pour les Juno seront connues le 7 février. En cas de nomination, un petit voyage à Ottawa se profile pour le 2 avril.
Une chose est sûre : les cinq gars, qui ont tous un autre emploi en dehors du groupe, sont totalement prêts à faire le saut complet en musique si l'occasion s'offre à eux.
« Nous sommes rendus là. Nous avons tous adapté notre travail en fonction de la musique et non l'inverse. Nous avons tous un profil de travailleur autonome qui nous le permet », mentionne Jérôme, qui est psychoéducateur. David oeuvre dans le communautaire, Olivier enseigne toujours le français, Isaël travaille pour Postes Canada et Sylvain se présente comme « homme-pieuvre » en contrats de narration, de rédaction et de communication.
Le tourbillon de l'automne ne leur a évidemment pas beaucoup permis d'avancer dans la réalisation d'un opus 3. « Mais nous avons déjà commencé à parler de certaines pièces que nous avons envie de travailler », conclut Olivier.