Dans la pièce Minuit, cocréée par le Petit Théâtre de Sherbrooke et le Théâtre du Double Signe, les personnages de Grand-Maman (Jasmine Dubé) et de La Petite (Aurélie Brochu Deschênes) sont liés par une profonde affection.

Minuit : À l’heure de la parole libre

CRITIQUE / Minuit, c’est l’heure tampon entre hier et demain, le moment charnière où on s’apprête à tourner la page et plonger dans une journée neuve. C’est aussi le titre de la pièce signée Marie-Hélène Larose-Truchon et présentée par le Petit Théâtre de Sherbrooke et le Théâtre du Double signe ces jours-ci.

Un titre aussi symbolique que le personnage qui porte son nom.

Minuit (solide Sarianne Cormier) est la fille de Grand-Maman (excellente Jasmine Dubé), elle est aussi la mère de La Petite (pétillante Aurélie Brochu Deschênes). Et elle est prise en sandwich entre deux générations, qui sont traversées par une fracture imposée. Dans une ville sans nom qui pourrait tout aussi bien être Sherbrooke que Maniwaki, le quotidien est sous l’emprise d’un nouveau régime totalitaire. La population vit sous le joug des Caporeux, qui ont instauré leur vision de la loi et l’ordre. Une vision à très courte vue, pauvre dans les idéaux. La forte triade féminine essaie de survivre en résistant comme elle peut. Mais l’emprise du régime passe par l’oblitération du temps d’avant. La langue est mise sous tutelle, la mémoire des vieux devient suspecte.

La Petite grandit dans ce quotidien contrôlé. Grand-Maman lui raconte tout ce qu’elle n’a pas connu et lui souffle les mots interdits : « M’a dire comme on dit. Tirer le diable par la queue. Courir la galipote. Quand les poules auront des dents. Parle, parle, jase, jase. »

Tous ces mots colorés font rire et sourire le public, qui reconnaît plusieurs expressions consacrées. Mais ils n’amusent pas Minuit, qui craint le pire pour sa fille. Si les Caporeux découvraient qu’elles cachent Grand-Maman, s’ils savaient combien de mots interdits circulent entre les murs de la maison, ça irait mal, elle le sait.

Arrive le rigide Ange-Chevalier (Simon Beaulé-Bulman, très bon). Un automate triste qui traque ceux qui désobéissent. Pour le compte des Caporeux, évidemment. On pourrait le détester, tant tout ce qu’il représente est méprisable, mais on n’y arrive pas. Parce que c’est un jeune homme à qui on n’a pas donné les mots pour s’exprimer. C’est un enfant, au fond. Un orphelin qui exécute les ordres parce que c’est tout ce qu’il connaît. À l’autre bout du spectre, il y a l’électricien (Jean-Moïse Martin, très bon aussi), figure lumineuse et apaisante qui veille de loin. L’un et l’autre amènent l’histoire dans de nouvelles directions. On suit le déroulé, mais on s’y perd parfois, vers le milieu et la fin de la création. C’est que certains passages auraient pu être resserrés ou abrégés (les scènes où Minuit appelle l’électricien, par exemple). La portée de la pièce n’aurait rien perdu au change. Au contraire.

Ce qu'on porte, ce qu'on transmet

La production habillement mise en scène par Lilie Bergeron évoque la question de l’essentielle transmission. De la culture dont on hérite et dont on est ensuite porteur. De tout ce qu’elle ancre en nous, les racines comme les ailes.
Le thème est beau et grave. En dépit de quelques détours qui s’étirent trop vers la fin, il est magnifiquement servi par la plume de Larose-Truchon. Si toute la distribution est à la hauteur du texte très finement ciselé, Aurélie Brochu Deschênes brille tout particulièrement dans le rôle de La Petite, personnage moteur de l’histoire.

Le décor constitué de masses de plastique éclairées à la bougie ne rappelle rien, mais il évoque tout. Il est tantôt la maison du trio, tantôt la cabane au milieu du champ, tantôt la ruelle. Chaque parcelle de la scène est utilisée pour promener les spectateurs dans différents lieux où, partout, il y a de la neige. Beaucoup de neige. Qui tombe en flocons doux presque tout au long de la pièce, comme un tableau, comme si, derrière les acteurs, quelqu’un agitait une boule à neige en permanence. L’effet est magnifique. Presque hypnotique, par moments. Un peu plus, on sentirait le froid. On frissonne d’ailleurs déjà devant ce futur inventé où la parole altérée et la langue délavée sont symptomatiques d’un monde appauvri à tous points de vue, d’un monde où même l’identité est formatée selon un cadre prescrit. Et c’est là la grande force de la pièce : cette puissance d’évocation qui s’imprime dans le cœur et qui fait que, longtemps après avoir assisté à la pièce, on repense à ce qu’est la filiation. Et à ce que peut la parole libre.

Vous voulez y aller?

Minuit
Cocréation du Petit Théâtre de Sherbrooke et du Théâtre du Double Signe
Présenté au Théâtre Léonard-St-Laurent
Du mardi au samedi jusqu’au 25 novembre, 20 h
Entrée : 25 $ (Moins de 30 ans : 18 $, promotion parent avec adolescent : 25 $)