Michèle Plomer

Michèle Plomer : Terre polaire, mère solaire

La mère de l’écrivaine Michèle Plomer avait 70 ans lorsqu’elle a mis le cap vers l’étoile polaire. À l’âge où d’autres ralentissent la cadence et embrassent le bowling ou le backgammon, Monique n’avait pas d’appétit pour ce quotidien-là. Elle a cassé retraite pour filer vers un horizon neuf fait de glace et d’aurores boréales. Là, dans le Grand Nord, sous le ciel arctique de Puvirnituq et avec son petit chien Oscar comme compagnon de route, elle s’est naturellement glissée dans un poste de cadre à la Protection de la jeunesse.

Pareil virage nordique donne la mesure du tempérament de la Magogoise. 

« Depuis que je suis toute petite, je sais que ma mère est un personnage de roman. Dans ma famille, les femmes Leblanc, ce sont des raconteuses, des Acadiennes qui ont le sens de la mythologie de leur propre vie. Ma mère est la plus marginale de toutes. Elle était au cœur des histoires les plus drôles et dysfonctionnelles que racontaient mes tantes », résume Michèle Plomer.

Dans le combiné, sa voix est solaire et sa parole, imagée. Septembre s’éteint, c’est le dernier jour du mois. L’écrivaine d’Eastman se trouve à Montréal pour quelques jours, dans le même décor métropolitain qui a vu naître la première ébauche du roman Habiller le cœur, qui sera en librairie le 10 octobre. Un titre joli comme tout pour une histoire qui loge justement tout près du cœur. 

Après un grand cycle à raconter la Chine qu’elle a connue de l’intérieur, la manieuse de mots avait envie d’explorer un blanc territoire, de tremper sa plume dans la neige et le vécu de sa mère. 

« Il y a beaucoup de vrai dans les pages. C’est collé sur la réalité, bien que ce soit une notion élastique. C’est la peintre Georgia O’Keeffe qui disait que rien n’est moins réaliste que la réalité. Parce qu’on choisit ce qu’on met en vitrine, on sculpte son sujet. »

Le sujet, ici, c’est Monique. Une force de la nature qui n’a jamais craint de sortir du moule. Et qui n’a pas eu peur, non plus, de remonter le fil de sa mémoire pour raconter à sa fille la vie d’avant sa naissance. Ses jeunes années à Cartierville, son travail de sténographe, les soirées dans les clubs de jazz du Golden Square Mile, sa rencontre avec le beau Geoff Plomer. Entre autres.

« Elle a été vraiment généreuse, car c’était parfois bouleversant pour elle de retourner marcher dans son passé. Je trouve que ma mère a mené une vie héroïque et j’avais besoin de ce relief pour montrer ce qu’elle a accompli, le chemin qu’elle a parcouru. » 

Lors de son séjour dans le Grand Nord, Michèle Plomer a pu admirer des aurores boréales aux couleurs vibrantes.

Dans un continuum

Au fil des chapitres, les souvenirs d’avant se superposent aux anecdotes contemporaines, le paysage montréalais et le lointain arctique s’entrelacent. Le lecteur voyage dans le présent et l’hier, et d’un point cardinal à un autre, à travers les échanges de courriels, les conversations téléphoniques et le chapelet de souvenirs. 

« Les dialogues, le ton qu’emploie ma mère, la façon qu’elle a de raconter, tout ça a façonné ma trame. C’est une femme qui a une vision personnelle des choses. Je le savais, mais en étant à ce point à son écoute, j’ai vraiment mesuré combien sa pensée est marginale et dénuée d’idées reçues. Sa manière de témoigner est singulière. Elle a filé dans le Grand Nord sans agenda, sans objectif particulier. Elle était là parce que c’était le continuum de sa vie, tout simplement, et parce qu’elle était portée par son désir d’aller à la rencontre de l’autre. L’âge n’était pas un enjeu. Je voulais témoigner de ça, aussi. On a tendance, quand on est plus jeune, à compartimenter les périodes de la vie, probablement parce que la société nous conditionne à mettre des étiquettes : retraités, troisième âge, quatrième âge, âge d’or. Mais peu importe le nombre de bougies qu’on a soufflées, on est toujours la même personne dans une espèce de continuité, une grande boucle. » 

Les fantômes d’Irving Layton, de Leonard Cohen et de Maurice Richard traversent furtivement les pages du roman, le temps d’une anecdote racontée. L’ombre d’Anne Hébert a davantage de contours. L’auteure de Kamouraska a écrit Un habit de lumière dans l’un des appartements du Rockhill, là où Michèle Plomer a résidé le temps d’une saison d’écriture. 

« Je l’ignorais lorsque j’ai sous-loué pour un hiver, afin de boucler mon roman. Lorsque j’ai su, j’ai été complètement soufflée. Anne Hébert, c’est ma mère spirituelle et littéraire. J’ai tellement appris d’elle! C’est un phare. Je retourne régulièrement à son écriture pétrie d’une si grande cohérence de la pensée. Dans une certaine mesure, mon livre est aussi un roman sur l’écriture et sur la posture de l’écrivain qui doit parfois brûler son agenda pour rester ouvert à ce qui se présente, à ce qui se dessine à travers les mots et les événements. » 

Michèle Plomer et le petit chien Oscar, lors d’une visite que l’écrivaine a rendu à sa mère dans le Grand Nord.

Au nord

C’est aussi une histoire qui braque ses phares sur le vaste Nord et son peuple, dont on sait si peu de choses. On a entendu parler des fêlures qui ont laissé une empreinte dans le cœur des Inuits comme dans celui des autres peuples autochtones, bien sûr. On mesure les traumatismes qui ont cisaillé le chemin des anciens et les blessures que tout ça a laissées dans la lignée. 

« Mais on doit peut-être arrêter de magnifier la détresse pour chanter la grandeur et la beauté de ces gens-là. Parce que les Inuits sont d’une force inouïe. J’éprouve un sentiment de révérence envers ce peuple. Ils vivent sur leur territoire depuis des millénaires et ils ne l’ont modifié d’aucune façon. L’intimité qu’ils ont avec leur environnement est sans mesure avec celle que nous avons, nous, quand bien même on marcherait nus et sans GPS dans notre vaste forêt boréale. Ils sont dans une communion complète avec la terre. Ils sont la nature. Et vice versa. J’en ai été témoin, mais je ne suis pas certaine que je le comprends encore », exprime celle qui est allée planter ses bottes aux limites de la toundra, en 2015. 

« Je suis allée rejoindre Monique. On a passé le premier mois ensemble et j’ai passé le mois suivant toute seule là-bas, pendant lequel j’ai fait de la suppléance dans une école de Kuujjuaq. Ma mère, elle, s’est envolée pour des vacances à Cuba! »

Rires dans l’acoustique

« C’est très emblématique de la relation qu’on a. En quatre semaines, on avait pas mal fait le tour de ce qui restait dans les limites des bonnes relations mère-fille. » 

Aucun ressentiment dans la voix. Ni dans le ton du roman, d’ailleurs. Plutôt une tendresse immense. Et un regard vrai, à la fois bienveillant et sans complaisance. 

« Les relations mère-fille ont leurs défis... Il y a eu des blessures de part et d’autre, mais je savais d’emblée que je ne voulais pas aller là dans le livre. Disons qu’on a eu des périodes in, des périodes out, ma mère et moi. Ce qui nous lie, c’est quand même une relation d’admiration mutuelle. Un grand respect pour celle qu’est l’autre, pour ses luttes autant que pour ses bons coups. Et c’est évidemment beaucoup d’amour. »

Parce que chacune a le cœur habité par l’autre.

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Habiller le cœur, parce que...

« C’est un peu cette idée du parka enveloppant, protecteur. Même si c’est romancé, il y a une grande part de vrai : ma mère, dès le départ, détestait son Canada Goose. Elle m’envoyait des courriels de haine par rapport à son manteau. Et dans le Nord, ton manteau chaud, ça devient ton bien le plus précieux, c’est d’une importance capitale pour parer à la morsure du froid. Ma mère était en quête d’une femme qui confectionnerait pour elle un parka traditionnel, mais elle savait qu’elle avait à se prouver avant que quelqu’un fasse ça pour elle. »

Le geste ancestral de coudre un vêtement pareil pour un autre est chargé de sens, de symbolisme, d’affection.  

« Toute cette histoire de parka, c’est une saga qui a duré trois ans! »

Et c’est naturellement devenu un moteur du récit, le fil conducteur du roman dans lequel l’écrivaine a planté quelques mots d’inuktitut.

« C’est comme si j’ouvrais une boite précieuse dans laquelle j’avais le droit d’aller piger très précautionneusement, avec des gants, pour ne rien endommager. Quand j’empruntais un mot, je le faisais avec ce souci de ne rien modifier. Pour moi, c’était réellement comme un trésor dont il me fallait prendre grand soin. » 

Habiller le cœur, parce que...

 « C’est un peu cette idée du parka enveloppant, protecteur. Même si c’est romancé, il y a une grande part de vrai : ma mère, dès le départ, détestait son Canada Goose. Elle m’envoyait des courriels de haine par rapport à son manteau. Et dans le Nord, ton manteau chaud, ça devient ton bien le plus précieux, c’est d’une importance capitale pour parer à la morsure du froid. Ma mère était en quête d’une femme qui confectionnerait pour elle un parka traditionnel, mais elle savait qu’elle avait à se prouver avant que quelqu’un fasse ça pour elle. »

Le geste ancestral de coudre un vêtement pareil pour un autre est chargé de sens, de symbolisme, d’affection.  

« Toute cette histoire de parka, c’est une saga qui a duré trois ans! »

Et c’est naturellement devenu un moteur du récit, le fil conducteur du roman dans lequel l’écrivaine a planté quelques mots d’inuktitut.

« C’est comme si j’ouvrais une boite précieuse dans laquelle j’avais le droit d’aller piger très précautionneusement, avec des gants, pour ne rien endommager. Quand j’empruntais un mot, je le faisais avec ce souci de ne rien modifier. Pour moi, c’était réellement comme un trésor dont il me fallait prendre grand soin. » 

Michèle Plomer
Habiller le cœur
ROMAN
Marchand de feuilles
368 pages 
En librairie e 10 octobre

Vous voulez y aller? 

Vin de l’amitié en présence de l’écrivaine
Jeudi 10 octobre, 16 h à 19 h
Biblairie GGC de Sherbrooke