Matt Holubowski

Matt Holubowski: Éloge des belles fêlures

L’univers de la musique a son lot de créateurs déjantés. Certains le sont plus que d’autres. Leur bizarrerie déborde parfois du studio pour déteindre sur leur image, leurs déclarations, leurs coups d’éclat. Mais bon nombre d’entre eux préfèrent se garder une petite gêne quant à leurs excentricités, choisissant de les exprimer dans leur vie privée, ou alors par leur originalité sonore ou leur poésie sibylline.

Parce qu’il a pris conscience de sa propre singularité, mais aussi de celle des autres (notamment tous ces musiciens qui l’ont influencé), Matt Holubowski a choisi d’intituler son nouvel album Weird Ones, dont la dédicace se lit comme suit : « Cet album est dédié à tous les gens bizarres. Pas juste à ceux qui sont extravagants et réussissent à bien l’extérioriser, mais aussi à ceux qui manifestent leur différence dans l’introspection et la quiétude [...]. Continuez à être bizarres. »

« On dirait parfois qu’on est dans un monde où le plus weird est le plus cool. Je regardais mes idoles, dont beaucoup ont été sur ce mode, chacun à son époque, et j’ai pris conscience que ce ne serait jamais mon cas. Je suis un gars ben simple, poli, normal. Par contre, ce qui se passe dans ma tête peut être assez flyé. J’ai accepté ma différence comme elle est, et j’encourage les gens à faire la même chose. »

Hormis la chanson-titre, cet éloge des belles fêlures se traduit de plusieurs de façon sur son nouvel opus. Par exemple un monde où il y aurait deux lunes dans Two Paper Moons. Ou alors un individu qui parle de la violence et de la haine entre lui-même et... son autre lui-même, dans Mellifluousflowers. Il y a aussi cette allusion directe à l’univers éclaté d’Alice au pays des merveilles dans Down the Rabbit Hole.

« En fait, celle-là, c’est simplement ma façon de décrire le contraste où, après avoir donné un gros show sur une grosse scène devant plein de gens, je me retrouve chez moi en train de faire la lessive, évoque-t-il en riant. On dirait deux mondes complètement à l’opposé l’un de l’autre, comme ceux d’Alice. »

« Mellifluousflowers parle de mes conflits intérieurs, poursuit-il. Je suis quelqu’un d’assez extraverti, qui aime beaucoup les gens, qui peut être assez bruyant dans un groupe. Mais il y a un autre côté de moi un peu sauvage, qui préfère parfois se retrouver seul et ne veut plus rien savoir de personne. D’habitude, il y en a un qui prend le dessus sur l’autre. Cette semaine, je dois donner plein d’entrevues pour le nouvel album et, heureusement, j’en ai envie. Mais peut-être que je vais me lever de mauvaise humeur un matin... mais j’aurai quand même cinq heures d’entrevues à donner. Le contraire se produit aussi parfois : je suis seul à la maison et je préférerais être entouré de plein de monde. »

Quant à Two Paper Moons, elle vient du désir de faire quelque chose de surréaliste. « De créer un genre d’univers parallèle, et l’on pourrait sauter de l’un à l’autre à volonté, pour ces jours où ta vie n’est pas parfaitement comme tu le voudrais et que tu souhaiterais la modeler à tes désirs », explique le chanteur, qui s’est notamment inspiré du roman dystopique 1Q84 de l’auteur japonais Haruki Murakami.

« Il y a une histoire spécifique derrière cette chanson (en fait, il y a pratiquement une anecdote personnelle pour chacune des phrases), mais j’ai voulu garder le texte ambigu, pour que chacun puisse l’interpréter à sa façon. » 

En fait, on pourrait dire c’est un peu la façon holubowskienne d’écrire, car l’auteur-compositeur ne procure généralement pas toutes les clefs pour remonter à l’histoire originelle.

« Parce que si ça devient trop spécifique, je crains que les gens connectent peut-être moins. Même si je donne parfois beaucoup d’indices... »

Matt Holubowski en spectacle au Sherblues en l’été 2018.

Le fantôme impossible

Cette façon de transposer ses propres émotions, d’attribuer sa vie à d’autres personnages ressort encore davantage sur Weird Ones, d’autant plus que le musicien aborde pour la première fois le thème de l’amour et livre ses pièces les plus personnelles à ce jour. Le texte le plus explicite est probablement celui de la dernière plage, Love, the Impossible Ghost.

« Tu sais ce que c’est, une peine d’amour... Tu te demandes si tu seras capable d’aimer encore de la même façon, si c’était vraiment de l’amour, si ça existe vraiment, l’amour... raconte Matt, avec un sourire un peu gêné dans la voix. Tu tombes dans une sorte de cercle vicieux, mais comme je voulais une chanson optimiste, je fais dire au personnage qu’on n’a pas nécessairement besoin d’amour pour être heureux. Évidemment, ma position a changé depuis, dit-il en pouffant un peu. J’étais dans une phase défaitiste, mais comme j’ai quand même capturé la vérité de ce moment-là, j’ai gardé la chanson, même si je ne crois plus ça maintenant. »

Cette rupture amoureuse — « je n’en avais jamais vécu de cette ampleur-là », confie-t-il — est survenue alors que Matt traversait une phase d’épuisement. Il venait en plus de se fracturer le pied en tombant de scène, ce qui avait forcé ce grand globe-trotteur à annuler un voyage en Inde planifié depuis longtemps. L’artiste, qui s’inspirait beaucoup de ses pérégrinations, avoue avoir trouvé difficile de ne plus pouvoir s’évader à l’étranger comme avant. Il faut dire qu’il a donné plus de 200 spectacles après la sortie de Solitudes, l’album lui ayant même ouvert des portes en Europe comme aux États-Unis.

« Mais voyager pour la tournée, c’est un peu comme un voyage d’affaires. Tu peux parfois trouver une ou deux journées entre deux dates de spectacle, mais ce n’est pas assez pour t’imprégner. C’était très difficile pour moi de créer à cette époque. Sur scène, tu es constamment en train de donner, tu n’es pas en position de recevoir, de t’imbiber de ce qui se passe autour de toi. J’étais vraiment dans la bulle de Solitudes et ça m’a pris du temps pour en sortir. »

Il a finalement réussi en octobre 2018, partant pour deux mois à Cracovie, ville d’origine de son père. « J’y étais déjà passé en 2015 et j’avais alors eu le sentiment que cela pouvait être chez moi, même si je n’y ai plus de famille. En 2018, j’étais trop brûlé pour partir avec mon sac à dos comme d’habitude. Pour un gars vraiment à plat, un pays comme la Pologne, qui a traversé beaucoup d’épreuves dans son histoire, pouvait représenter une place inspirante. J’ai donc puisé dans cette résilience », explique-t-il, ajoutant que c’est lors de ce séjour que sont nées Love, the Impossible Ghost et Mellifluousflowers. Une résidence artistique d’un mois à Banff, en hiver 2019, lui a permis de poursuivre sur cet élan et de terminer l’écriture de Weird Ones à son retour à Montréal.

Matt Holubowski

Débrouiller la ligne

Matt Holubowski ne le cache pas : le tourbillon de la popularité a apporté son lot de questionnements. « Quand tu lances un album ou que tu es en tournée, tu parles tout le temps de toi. En fait, tu parles de la musique, du produit, mais pas du gars derrière. La ligne commençait alors à être un peu embrouillée pour moi, et dans certains cas, j’ai peut-être emprunté des directions dont je n’avais pas envie et développé des traits de caractère que je n’aimais pas nécessairement », raconte-t-il, pour expliquer pourquoi il a employé le terme « régression » sur sa page Facebook. « Ça m’a pris du temps pour sortir de ça et arriver à mettre des mots là-dessus. »

Il y a eu heureusement une contrepartie à tout ça. « Comme j’étais dans une période où je n’avais rien à dire, c’est (pour la première fois) la musique qui est venue en premier. Avant, je laissais la chanson dans la forme où elle était instinctivement sortie. Cette fois, j’ai fait plein d’essais et d’erreurs, j’ai changé les instruments, le tempo, la tonalité, pour voir comment chaque chanson pouvait prendre une forme différente. »

Semblable approche a été conservée en studio, alors que Matt a retrouvé la même bande que pour Solitudes, dont son ami Connor Seidel à la réalisation. « Je n’avais pas envie de refaire la même chose qu’avant... sauf que le résultat final est plus près de mes anciennes chansons que je le souhaitais », constate-t-il.

N’empêche qu’il y a sur Weird Ones un côté moins folk, plus pop-rock, et que le recours aux synthétiseurs est proéminent. « Je me suis ouvert à l’électronique ces dernières années, parce que je trouve que c’est très riche comme approche folk. J’ai aussi appris à être plus concis, à ressaisir les textes et à éviter les tangentes superflues pour arriver à destination. »

Si aucune chanson en français ne s’est faufilée sur l’album cette fois-ci (il y en avait deux sur Solitudes), c’est uniquement parce qu’elles se sont présentées en anglais à son esprit. « Je rêve en anglais depuis toujours, et comme j’avais le sentiment de repartir à zéro, j’ai pris les chansons comme elles me venaient. Si j’en avais fait une bonne en français, elle serait assurément sur le disque! »

Discographie

2014 Old Man

2016  Solitudes

2017  Solitudes (Epilogue)

2020  Weird Ones

Matt Holubowski

Vous voulez y aller?

Matt Holubowski sera en spectacle le 27 février au Moulin Michel de Gentilly, le 28 février au Théâtre Granada de Sherbrooke, le 5 mars au Grand Théâtre de Québec, le 7 mars à la salle Odyssée de Gatineau, le 9 mai au Théâtre Banque Nationale de Saguenay, le 16 mai à l’auditorium Massey-Vanier de Cowansville et le 29 mai au Théâtre du Cégep de Trois-Rivières.