L’auteur Mathieu Rolland signe avec Souvenir de Night un premier roman à l’écriture épurée, mais remplie d’images.
L’auteur Mathieu Rolland signe avec Souvenir de Night un premier roman à l’écriture épurée, mais remplie d’images.

Mathieu Rolland : L’écriture comme mode de vie

Karine Tremblay
Karine Tremblay
La Tribune
Enfant, Mathieu Rolland passait à peu près tous ses hivers sur les pentes, dans le coin d’Orford. « Je viens d’une famille qui aime le ski », expose l’auteur qui, aujourd’hui, fait plutôt du slalom entre les idées et les mots. Son premier roman n’emprunte du reste pas grand-chose aux paysages estriens. C’est en Asie que se déroule la majeure partie du récit de Souvenir de Night, ovni littéraire lancé récemment.

« J’ai visité le Japon il y a cinq ou six ans, à la fin de mes études universitaires. J’ai une grande affection pour la culture japonaise, dans laquelle je m’étais plongé grâce à différentes lectures. On dit toujours que c’est le monde à l’envers, du moins par rapport au nôtre. Il y a là-bas une simplicité qui m’interpelle beaucoup et qu’on retrouve dans tous les aspects du quotidien. Ça m’avait frappé, à Tokyo : même si la ville est très dense, on ne se sent pas attaqué. On regarde les gratte-ciel, il y a des centaines, des milliers de personnes dans ces structures géantes! Mais on se promène sans se sentir oppressé comme dans d’autres métropoles. La culture du respect génère un réel sentiment de liberté. » 

C’est donc naturellement que les décors d’une grande ville d’Asie se sont imposés dans son esprit lorsqu’il tissait la trame de son roman. 

Dans une langue épurée, mais pétrie d’images, plantée entre le passé et présent, il raconte une rencontre. Un soir de solitude. La narratrice du roman séjourne dans la ville d’Extrême-Orient par affaires, comme souvent, lorsqu’elle l’aperçoit. Night est attablé au bar de son hôtel. Elle le trouve beau, intrigant, attirant. Ils montent ensemble à sa chambre. Ce n’est qu’après de torrides rapprochements qu’il lui réclame de l’argent. Elle revoit le prostitué plusieurs fois. Entre eux se noue une relation complexe, charnelle, faite de moments troubles, de non-dits, d’instants où le temps file toujours trop vite, de frustrations répétées. Dans tout ça, les sentiments ne sont jamais vraiment reconnus, mais les rapprochements des corps sont racontés avec détails et précisions.

Le langage du corps

« Ça s’est imposé parce que ce personnage-là, son rapport au monde passe par le corps. Il y a des descriptions de choses qu’elle voit, qu’elle entend, qu’elle vit, mais elle ne nomme pas ses sentiments. Le mot amour n’est jamais exprimé. Elle ne nomme jamais sa mère non plus. Cette aisance qu’elle retrouve dans le langage du corps, dans sa sexualité, il fallait la nommer, parce qu’elle met en relief l’inconfort et la maladresse du personnage dans d’autres sphères de sa vie. »

L’écriture aiguisée, bien que très sensuelle et évocatrice, laisse aussi place aux ellipses et aux passages qu’il faut imaginer.

« Probablement parce que j’ai une approche très impressionniste de l’écriture. J’aime être dans l’évocation des choses, sans doute parce que je fais de la photographie et j’ai aussi touché au cinéma et aux courts métrages, lorsque j’étais plus jeune. Pour moi, il y a des parallèles entre la photo et l’écriture. On laisse entrer la lumière à un endroit précis, on cadre, on décide de montrer une portion de l’image. »

L’auteur de 31 ans aujourd’hui établi à Montréal a accumulé des notes pendant cinq ans avant de se lancer dans la rédaction du roman, le premier qu’il publie, mais le troisième qu’il mène à bien.  

« Lorsque j’ai eu le flash de la première phrase de tout, celle qui ouvre le livre, les choses se sont enchaînées, précise-t-il. Je n’avais pas d’histoire, elle s’est construite au fur et à mesure. Toute la portion avec la mère du personnage, qui marque des retours en arrière, s’est greffée en cours de chemin. »

Se projeter dans pareil personnage féminin aurait pu être casse-gueule, étant donné la nature du récit. 

« Le projet a eu différentes formes, mais de fois en fois, la narratrice était toujours une femme. Je n’ai jamais remis ça en question, parce qu’en écrivant, la voix que j’entendais était féminine. Il n’y a pas d’enjeu politique, mais je savais que c’était délicat parce que je racontais l’histoire d’une femme visiblement très réservée qui s’exprime à travers sa sexualité. Je ne dirais pas qu’il y avait un risque, mais il y avait certainement des pièges. » 

Rêve secret

Titulaire d’une maîtrise en traductologie, Mathieu Rolland en a rêvé longtemps, de ce premier roman. En secret.

« J’écris tous les jours, depuis des années, et j’ai toujours souhaité être publié. C’est très ancré dans mon quotidien, mais à part ma blonde et quelques amis proches, personne ne le savait. Même ma famille ignorait que j’écrivais avant de savoir que mon manuscrit était accepté. Mais curieusement, tous les choix que j’ai faits dans mon parcours étaient pensés en fonction de l’écriture. J’avais cette grande volonté d’avancer là-dedans et ce n’était pas gagné d’avance parce que je n’étais pas particulièrement bon en français. Sans être un cancre, je n’étais pas quelqu’un pour qui c’était facile d’enchaîner les phrases. Je me suis inscrit en traduction un peu pour ça, d’ailleurs. C’était un moyen d’étudier la langue française pour mieux l’écrire ensuite. »

C’était bien vu. Certains font aujourd’hui des parallèles entre sa plume et celle de Marguerite Duras. Pas la moindre des écrivaines, quand même. 

« C’est un compliment, une belle comparaison. Je peux le comprendre, mais en même temps, je ne me considère pas comme durassien. Pour moi, l’influence de cette grande de la littérature n’est pas tant dans ce qu’elle a écrit que dans la manière dont elle l’a fait. Il y a dans ses livres une liberté inspirante. »

Mathieu Rolland,<em> Souvenir de Night, roman, </em>Boréal 176 pages