Marc Garneau

Marc Garneau : suivre la main qui cherche

D'habitude, ce sont les galeries et musées qui offrent aux artistes de récapituler leur carrière. Ce à quoi plusieurs se refusent, confondant bilan et retraite, estimant qu'ils sont encore très loin d'avoir tout dit et préférant que l'exercice ait lieu une fois qu'ils auront quitté ce monde. Mais lorsqu'il s'est fait proposer une exposition solo par la mécène Isabelle de Mévius au centre d'art 1700 La Poste à Montréal, le peintre d'origine thetfordoise Marc Garneau a lui-même suggéré une rétrospective de ses 30 dernières années de création.
« Mon ami peintre et ancien professeur Yves Gaucher [1934-2000] m'a enseigné que chaque artiste devrait toujours garder un ou deux de ses tableaux chaque année. J'ai suivi ce conseil et je l'ai même donné à d'autres. C'est complexe, une rétrospective. C'est impossible de connaître toutes les réalisations d'un peintre, et encore plus dans mon cas, car je savais qu'il y avait plusieurs tableaux chez moi, dans mon hangar ou mon entrepôt, qui avaient été moins vus. »
Ainsi est née Une trajectoire. Oeuvres choisies 1985-2015, présentée à Montréal en automne 2015, comportant 32 tableaux, dont certains empruntés aux collections du Musée d'art contemporain de Montréal et du Musée national des beaux-arts du Québec. Une partie de l'exposition est maintenant installée à la Galerie d'art du Centre culturel de l'Université de Sherbrooke, avec 19 tableaux de l'exposition originale, mais diésés d'une douzaine d'autres d'oeuvres appartenant à la collection d'oeuvres d'art de l'établissement et accrochées dans l'Espace Invitation.
« Tout s'est tellement bien passé que je ne regrette pas du tout mon idée », commente celui qui reconnaît tout de même, dans cette entreprise, l'apport des regards extérieurs, notamment celui de l'historien d'art Laurier Lacroix, qui cosigne le catalogue de l'exposition et se demande, dans son texte, si Marc Garneau ne serait pas un artiste zen. Une expression qui a d'abord fait rigoler le principal intéressé, mais qui traduit beaucoup sa façon de peindre : ne pas avoir de plan, se laisser porter par l'instant et les circonstances, accueillir le hasard, les accidents, les pannes d'inspiration...
Faire le contraire
« Par exemple, c'est lorsque j'ai commencé à passer mes étés dans un chalet à Saint-Étienne-de-Bolton, près du lac Libby, que le bois brûlé est apparu dans mes tableaux... parce que j'avais désormais l'espace pour faire ça », explique l'artiste devant Rituel, une des oeuvres majeures de l'exposition, sorte de croix mystique peinte avec du charbon broyé.
Et si une direction se révèle trop prévisible, Marc Garneau est de cette école de pensée qui recommande de faire totalement le contraire, voire revenir sur ses pas et défaire, quitte à ce que l'oeuvre garde une trace du « repentir » (tel est le véritable mot pour désigner une correction apportée sur un tableau en cours d'exécution). Il lui est même arrivé de détruire des créations qui n'aboutissaient pas... et de recréer à partir des ruines.
« Cela m'a souvent emmené dans des endroits insoupçonnés. Cela surprenait tout le monde, moi le premier. Plus j'avance et plus je m'aperçois que le chemin n'est pas une course en avant, mais plutôt une spirale. Par exemple, je n'aurais jamais pensé un jour revenir en arrière et retravailler avec du contreplaqué, un matériau que j'utilisais lorsque j'avais 14 ans. Mais ces retours m'apparaissent maintenant comme nécessaires au renouvellement. »
Tout comme la main de Marc Garneau semble être en totale effervescence, cherchant et doutant, collant, grattant, déchirant, creusant... On n'est donc pas ici dans l'automatisme pur. Plutôt dans l'instinct.
Père aveugle
Ironie du destin : Marc Garneau a grandi avec un père qui perdait graduellement la vue et lorsqu'il s'est mis à peindre, son paternel était devenu totalement aveugle et n'a donc jamais pu voir aucune des oeuvres de son fils. « Il est décédé quand j'ai atteint ma maturité visuelle. En revanche, il m'a appris la menuiserie, laquelle a été mon gagne-pain dans mes premières années de création à Montréal. Je faisais des travaux dans les vieilles maisons de toutes sortes d'artistes, dont plusieurs peintres, et je découvrais ainsi leur atelier. »
Diplômé du Cégep du Vieux-Montréal puis de l'Université Concordia, Marc Garneau a ensuite eu un centre d'encadrement. « Jusqu'au jour où, vers 1990, j'ai dû faire un choix. Je ne pouvais plus travailler 40 heures par semaine et peindre la nuit. C'est après cette décision que tout a débloqué. »
L'artiste parle alors de l'importance du papier et du dessin dans son oeuvre, ce qui peut d'abord laisser interdit, car ces deux techniques semblent absentes de ses grands formats. Jusqu'à ce que l'on découvre tout l'aspect « multicouche » de plusieurs créations, faites de collages, de sillons gravés dans le bois, de toile sur toile, de peinture sur peinture... Des détails dont on ne prendra vraiment conscience qu'en s'approchant très près. Et même lorsque le papier et le dessin ne sont pas là, l'ensemble de l'oeuvre garde un fort aspect « dessiné », notamment dans la façon dont la peinture est étendue.
Il faut également scruter ce qui se passe près du cadre, car chez cet artiste à la vision périphérique au-dessus de la moyenne, ce qu'il y a près des frontières est aussi important que le coeur. Mythologie, mort, mémoire, rêve et souvenir sont les thèmes qui reviennent régulièrement.
On remarquera finalement, dans cette rétrospective, la puissance des teintes sombres et des contrastes appuyés, mais aussi des couleurs vives, plus fortes dans les créations récentes, mais bien camouflées dans les peintures plus ténébreuses. « Moi-même, j'ai été surpris de constater à quel point le rose revenait souvent. »
Vous voulez y aller?
Une trajectoire. Oeuvres choisies 1985-2015
Marc Garneau
Galerie d'art du Centre culturel de l'Université de Sherbrooke
Jusqu'au 18 février