Le metteur en scène et comédien Mani Soleymanlou  succèdera à Brigitte Haentjens à la direction artistique du Théâtre français du Centre national des arts. 
Le metteur en scène et comédien Mani Soleymanlou  succèdera à Brigitte Haentjens à la direction artistique du Théâtre français du Centre national des arts. 

Mani Soleymanlou nommé à la tête du Théâtre français du CNA

Yves Bergeras
Yves Bergeras
Le Droit
Le dramaturge Mani Soleymanlou prendra l’an prochain la relève de Brigitte Haentjens à la direction artistique du Théâtre français (TF) du Centre national des arts (CNA).

«Je suis excessivement heureux et fier de pouvoir accéder à un poste aussi prestigieux, surtout [au regard de la] liste des artistes qui m’ont précédé», dit-il humblement en nommant Brigitte Haentjens, Robert Lepage et Wajdi Mouawad, qui ont occupé ce fauteuil au fil des deux dernières décennies. 

«C’est l’institution canadienne par excellence, le lieu de passage des plus grands artistes de la planète. Un lieu mythique qui porte une histoire extraordinaire – et je sens qu’on en a bien besoin en ce moment [avec la COVID]», poursuit le Néocanadien, dont la nomination est dévoilée ce matin, mardi 17 août. 

«Ça me remplit de fierté... et de stress aussi. Je me sens hyper-excité et j’ai très très hâte [de prendre mes fonctions]» le 1er septembre 2021, a réagi M. Soleymanlou. 

Les deux prochaines saisons du TF continueront de porter la marque de Mme Haentjens, qui ne cédera sa place que la veille.

«Énergie, créativité et leadership»

Mani Soleymanlou «a le désir de s’ouvrir à tous. C’est cette énergie, cette créativité et ce leadership naturel qui ont fait de lui un choix qui s’imposait», témoigne le président et chef de la direction du CNA, Christopher Deacon.

Ce dernier a dévoilé la semaine dernière le nouveau plan stratégique de l’institution, qui entend relancer le milieu des arts de la scène, notamment en «amplifiant les voix historiquement exclues de la scène nationale». Comprendre: les voix des Autochtones et des communautés issues de l’immigration. 

La démarche artistique de Mani Soleymanlou, tout comme son parcours de vie, s’inscrivent on ne peut mieux dans ce développement stratégique visant par la bande la démocratisation du théâtre, voire son ‘déblanchiment’.

« À travers son œuvre, il nous appelle à voir et à imaginer le monde dans des perspectives nouvelles. Il est à l’affût du public, de ses réactions et de ses besoins. Il amène les spectateurs à réfléchir et les laisse partir avec des questions sans les sermonner», poursuit M. Deacon.

Mani Soleymanlou

De Un à Neuf, plus un Prologue

En tant qu’auteur, comédien et metteur en scène, Mani Soleymanlou a creusé les thèmes du déracinement et de l’identité communautaire et les interactions sociales. Dramaturge et comédien montréalais d’origine iranienne (il est né à Téhéran et a aussi vécu à Ottawa et Toronto), il est à la tête d’Orange Noyée, compagnie qu’il a fondée à Montréal en 2011.

Le CNA a mis en lumière son travail la saison dernière, quand la pièce Zéro a été présentée au public d’Ottawa-Gatineau; il a aussi mis en scène le Wild West Show de Gabriel Dumont», une création du CNA qui fut présentée là en 2017.

Son œuvre – constituée d’une série de pièces aux titres numéraux (Un, Deux, puis Trois, trilogie suivie d’Ils étaient quatre, puis Cinq à sept, 8, Neuf et enfin Zéro), jusqu’à sa toute dernière création, Prologue, présentée en pleine épidémie de COVID – tout en s’adaptant aux restrictions sanitaires par le truchement de la vidéo. 

Défendue par les comédiens de La Jeune Troupe du Quat’Sous, le pièce s’inspire du Livre des Rois iranien (le Shâhnâmeh), récit épique signé par le poète Ferdowsi, pour mieux s’interroger sur «nos mythes fondateurs». 

Paradoxalement, le spectacle itinérant joué devant public restreint (sous un balcon, par exemple) et webidffusé s’amusait à  braquer la caméra «sur ceux qui regardent l’œuvre, plutôt que ceux qui sont sur scène», avance le comédien.

Mani Soleymanlou  a aussi joué sous la direction de Brigitte Haentjens (dans L’opéra de quat’sous) et celle de nombreux metteurs en scène de premier plan, tels Alice Ronfard, Serge Denoncourt et Olivier Kemeid, entre autres. 

Les téléphages ont quant à eux pu le voir au détour des téléséries québécoises  O’ (en Dr. Nazem), Madame Lebrun (Père Fabien), et, tout récemment, Lâcher prise, Épidémie et M’entends-tu? (Frank).

<em>Prologue</em>

Opposer le murmure au bruit de fond

Le metteur en scène a «hâte» que se referme enfin cette parenthèse COVIDienne qui continue de mettre à mal le milieu des arts de la scène.

Il partage du même souffle son envie de «remettre les pendules à l’heure», sa hâte de «faire taire momentanément le bruit ambiant et incessant de notre époque» et son empressement à «troquer l’ignorante arrogance du cri» de notre époque «contre la puissante délicatesse du murmure».

Pourquoi murmurer ? Parce que «c’est un peu un classique au théâtre : il suffit que tu chuchotes sur scène, et tout le monde t’écoute», précise en riant M. Soleymanlou. 

«Je trouve que notre époque ne laisse pas assez de place à la nuance. La démocratisation du ‘moi’ a tué la puissance du doute. Nous sommes à une période de twits, de likes et de partages instantanés. Ça nous pousse à une rapidité d’exécution qui nuit à la réflexion. Mais le théâtre, lui, est un art lent.»


« Notre époque est impatiente; moi, j’ai envie d’aller lentement. Le théâtre est un art lent. On doit prendre le temps de créer le temps d’être à l’écoute de l’Autre... pour peut-être finir par réaliser que l’Autre, c’est soi, finalement... »
Mani Soleymanlou

Démocratiser le théâtre

Féru d’écriture collaborative et «joueur d’équipe» notoire, Mani Soleymanlou espère être à la hauteur de la clientèle du CNA, ce «public hyper-brillant, allumé et habitué à l’excellence artistique».

 «Ceci dit, ajoute-t-il, j’ai aussi hâte qu’on se rapproche un peu plus» du public qui ne fréquente pas le lieu, que ce soit pour des raisons financières, culturelles ou même géographiques – «Les Montréalais ont l’impression que c’est très loin, alors que de 2 heures de route, ça se fait bien; beaucoup d’européens sont prêts à faire cette distance, pour une sortie culturelle», «J’ai envie d’aller chercher ce public-là.»

Le mandat de démocratiser l’institution n’effraie nullement le prochain directeur artistique du TF, qui s’est souvent fait l’apôtre d’un théâtre représentatif de la multiplicité humaine.

«J’ai envie daller chercher un public qui ne se reconnaît pas au théâtre et qui a besoin de se voir sur scène. Il y a un retard, un manque à gagner dans notre façon de mettre l’autre sur scène. »

«On doit être à l’écoute du monde, dans la représentativité. On n’aura pas le choix et j’ai envie d’arrimer l’excellence artistique à notre envie d’être multiple.

«J’ai envie qu’on s’approprie davantage le CNA, qu’on profite collectivement de cette figure de proue», précise celui qui, «en tant que créateur et directeur de compagnie», se pique de proposer «un théâtre un peu démocratisé, un peu plus populaire, presque».

Mani Soleymanlou dans la pièce autobiographique <em>Zéro,</em> qu'il défendait en solo.

L’art d’aller lentement

À ses yeux, «c’est la mixité, la mutliplicité des formes théâtrales» proposées, qui font du CNA «un lieu si riche». 

«On pourrait avoir un truc très populaire à côté de quelque chose beaucoup plus pointu, et présenter les deux avec la même excellence artistique» 

«Et on peut espérer accéder à une autre forme de théâtre sans insulter ceux qui étaient là avant nous», ajoute-t-il, par précaution. «Je ne prétend pas faire mieux – ni pire, d’ailleurs. Je suis danss une continuité... mais en tenant compte de l’époque.»

Une époque où «les choses bougent très vite». 

«Notre époque est impatiente; moi, j’ai envie d’aller lentement. Le théâtre est un art lent. On doit prendre le temps de créer le temps d’être à l’écoute de l’Autre... pour peut-être finir par réaliser que l’Autre, c’est soi, finalement...»


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