Madeline Deriaz : le dessin tel un destin

Artiste multidisciplinaire, Madeline Deriaz aurait pu se consacrer à la photographie. Après tout, elle est de la quatrième génération d’une famille de photographes suisses et la première de sa lignée à publier et à exposer ses clichés. Elle aurait pu aussi investir toute sa créativité dans la peinture et se plaire à reproduire la nature avec ses pinceaux. Elle aurait également pu être happée par l’estampe, des techniques mixtes et, plus récemment, la vidéo.

Mais malgré tout ce à quoi elle a touché au fil de ses 31 ans de création, Madeline Deriaz revient encore et toujours au dessin. Au feutre, à l’encre, au graphite ou au fusain, peu importe. L’exposition qui lui est consacrée en ce moment à la Maison des arts et de la culture de Brompton, en parallèle au Mois du dessin à Paris, s’intitule Dessiner pour… et réunit des dessins qu’elle a réalisés entre 1987 et 2018, donnant ainsi à voir, pour la première fois, l’évolution de son travail sur trois décennies.

« Je préfère le dessin parce que c’est une technique extrêmement probe. On ne peut pas tricher. C’est impossible de faire des effets comme avec l’aquarelle ou l’acrylique. Mais surtout, on peut dessiner n’importe où, jusque dans la salle d’attente du dentiste. Je me balade toujours avec ma tablette de papier et mes crayons. Pas besoin d’atelier ni de laver d’abord les pinceaux : le dessin permet une transcription immédiate de l’imaginaire. »  

Dessiner pour… se divise en quatre parties distinctes : Paysages intérieurs, des dessins figuratifs-oniriques totalement imaginaires; D’un printemps à l’autre, un ensemble composé de 365 créations de petits formats réalisées chaque jour pendant un an, en 2010-2011; Graphies ludiques, qui regroupe des dessins imaginaires réalisés en 2017; et Les quatre éléments, terre, air, eau et feu, un corpus toujours en développement réalisé entre 1991 et 2018.

Hormones de l’imagination

C’est d’ailleurs pour son exploration sur les quatre éléments que l’artiste établie à Saint-Camille s’est retrouvée finaliste pour le prix Excellence Culture du Conseil de la culture de l’Estrie, l’automne dernier.

« Ça peut sembler drôle, mais j’ai commencé à créer sur les quatre éléments parce que j’ai l’immense chance de ne pas avoir le syndrome de la page blanche. J’ai eu peur que créer devienne trop facile. Je me suis donc imposé des thèmes, pour les approfondir. J’ai choisi les quatre éléments parce que, comme le dit Gaston Bachelard, ils sont les "hormones de l’imagination", car "ils mettent en action des groupes d’images". Ça correspond beaucoup à ce que je fais, car j’observe énormément, notamment l’eau et les nuages. Regarder le ciel me détend beaucoup. »

« J’ai commencé par le thème de la forêt, puis les rochers (l’élément terre). En 1998, j’ai voulu explorer le feu. Vers 2009, ce fut au tour de l’eau. En 2012, je suis passée à l’air. »

Au fil de ses 30 ans de créatons, Madeline Deriaz a vu ses dessins se transformer peu à peu, passant de figuratifs-oniriques à la limite de la figuration et de l’abstraction. Parfois, ils appartiennent essentiellement au monde de l’abstraction, même lorsqu’ils émanent de l’observation et de l’étude d’un élément naturel.

L’artiste de Saint-Camille aime aussi dessiner à la manière d’une variation, à partir de ce qu’elle appelle une « mélodie graphique ». Autrement dit, elle crée différents dessins à partir d’un seul et même dessin de départ. Les visiteurs de l’exposition seront d’ailleurs invités, dans le cadre d’un Dessins Lab, à tenter une expérience similaire, en se servant d’un dessin inspiré d’une photo satellite.

« C’est une expérience que j’ai déjà essayée, dans mes ateliers, avec des enfants, et il n’y a jamais deux compositions pareilles. »

Quant à la discipline de réaliser un dessin par jour pendant un an, elle ne fut aucunement pénible. « Plus on en fait, plus on a d’idées », affirme-t-elle.

Immigrer pour...

Après une formation en arts visuels, aux Arts décoratifs et aux Beaux-Arts de Genève en Suisse, Madeline Deriaz a exercé son métier en tant que professeur de dessin, typographe, graphiste, illustratrice et directrice d’une galerie d’art. Depuis 2008, elle pratique son métier d’artiste à temps complet. Ses créations ont été présentées dans des musées, centres d’expositions et galeries au Québec, au Canada, aux États-Unis et en Europe (France et Suisse).

Immigrée en novembre 1993, Madeline Deriaz a d’abord découvert le Québec comme touriste, en 1982. Le coup de coeur a été instantané.

« Avant ça, j’étais une personne qui était persuadée être tombée sur la mauvaise planète. Mais en 1980, j’avais vu une émission sur le Québec et j’ai senti comme un appel. Quand je suis arrivée ici, je me suis immédiatement sentie chez moi, pour la première fois de ma vie. C’était très fort. Puis j’ai découvert les artistes d’ici, la poésie du langage... Par rapport à la Suisse, tout était possible ici. J’aurais voulu émigrer tout de suite, mais mon ex-mari n’a pas voulu que je mette un océan entre son fils et lui. J’ai donc attendu que mon garçon entre à l’université.»

Et pourquoi l’Estrie? « Je me suis d’abord établie à Montréal, mais quelques mois plus tard, j’ai été heurtée par trois voitures alors que je circulais à bicyclette. Je suis une miraculée en fait, car je suis morte et j’en suis revenue. Je me suis retrouvée sur un lit à ne même plus pouvoir tenir ma tête. Ce sont six ans de ma vie entre parenthèses. J’en ai encore des séquelles, d’ailleurs, et j’ai même dû retourner temporairement en Suisse. Plus tard, j’ai des amis à Ham-Sud qui m’ont hébergée pendant ma convalescence. Je me suis acheté une maison à Saint-Camille quelques mois plus tard. Et la première fois que j’ai éprouvé un sentiment d’appartenance, c’est lors des premiers forums municipaux de Saint-Camille.»

« Le sens de ma vie, ai-je fini par découvrir, c’est de poser des gestes pour que l’art et la culture soient reconnus comme indispensables», ajoute celle qui a été membre fondatrice et première présidente du RAVIR (Regroupement des artistes vivant en ruralité).

Vous voulez y aller?

Dessiner pour...
Madeline Deriaz
Maison des arts et de la culture de Brompton
Jusqu'au 15 avril
Entrée gratuite