«Grosse», le quatrième livre de Lynda Dion, sera en librairie le 13 février. L’écrivaine sherbrookoise y aborde sans paravent la délicate question de l’image corporelle et de l’estime de soi à travers la mirette du surpoids. Lundi après-midi, elle sera à l’émission radiophonique «Plus on est de fous plus on lit», sur ICI Première.

Lynda Dion : peser ses mots

Le titre se déploie en lettres épaisses et blanches sur la couverture verdâtre: «Grosse». Un mot et déjà, beaucoup est dit. «Grosse»: un mot et déjà, un ton est donné.

Il a pourtant été difficile à trouver, ce ton juste, dit l’écrivaine Lynda Dion.

Le livre qu’elle publie aux éditions Hamac (en librairie le 13 février) a connu quatre versions avant d’arriver chez l’imprimeur. C’est à la troisième qu’elle a choisi de laisser tomber la ponctuation. «Tout s’est ouvert, alors.» Elle avait trouvé le rythme nécessaire, la mise en espace des mots.  

Le sujet comme tel, elle le couvait depuis bien avant. Elle l’a porté longtemps. Des années, au bas mot.

«Je ne voulais pas tomber dans le misérabilisme, je ne désirais pas, non plus, patauger dans ce mouvement jovial qui dit que les grosses aussi sont belles. Je n’avais pas envie d’inventer une histoire romanesque.»

Elle souhaitait être dans la vérité. Creuser ses propres failles pour les raconter ensuite. Le parcours a été douloureux. Mais nécessaire.

«J’ai su très vite qu’il y aurait un livre au bout du chemin. À partir de là, c’était comme entrer dans un tunnel. Je savais qu’il y aurait de la lumière, au terme de la course. Mais avant d’y arriver, j’ai dû traverser de grands pans de noirceur.»

Devenir ce qu’on croit

Au fil de l’exercice, celle qui est aussi enseignante à l’école Mitchell-Montcalm de Sherbrooke est retournée à la source, a déterré des moments pivots de son enfance à Québec, de son adolescence, de sa vie de femme. Elle a tricoté une trame au fil de laquelle la narratrice dévoile les travers de son quotidien. Le regard dur et peu aimant qu’elle pose sur elle-même depuis les premières années a pétri celle qu’elle voit aujourd’hui dans le miroir. «À toujours se croire trop grosse, elle l’est devenue.»  

Mais s’étourdir dans le trop, c’est aussi flirter avec une pulsion de fin du monde. Les heures où la boulimie s’invite, où l’alcool débordant noie l’anxiété, où l’hypercalorique apaise la tempête intérieure sont des temps noirs. Des zones minées. Des moments qu’on ellipse et qu’on gomme du discours, d’ordinaire.

«C’était extrêmement difficile d’aller là, mais je ne pouvais pas faire autrement. Je devais me mettre le nez dedans. Et je devais les écrire, ces passages que la honte nous oblige généralement à taire.»

Oser aller dans les tranchées, c’est souvent le propre du livre-vérité qui creuse ses racines dans l’autofiction.

«Ça prend beaucoup d’humilité pour écrire et publier... Il y a une certaine angoisse à laisser le livre faire son chemin et, ensuite, à le dévoiler à la face du monde. Mais je me sens mieux préparée qu’avant. Et j’aime travailler le tabou. L’écriture me permet d’aller au plus près de moi pour, ensuite, toucher l’autre, rejoindre un plus grand nombre. Les troubles alimentaires, ça affecte beaucoup de monde et ça génère énormément de souffrance», dit la Sherbrookoise, qui publie ici son quatrième livre et qui a toujours encré sa plume à son parcours personnel. Sans jamais se cacher derrière un paravent.

Le féminisme en filigrane

Dans son précédent bouquin, Monstera deliciosa, elle levait le voile sur un épisode de viol conjugal. Elle ne nommait pas son agresseur, mais son entourage l’a évidemment reconnu.  

Des amis lui ont dit qu’elle allait trop loin. Qu’on ne pouvait pas lyncher quelqu’un sur la place publique. Comme ça.

«C’est fou, c’était il n’y a même pas trois ans et je pense que les choses ont tellement bougé depuis que je n’aurais plus le même genre de conversations maintenant que lors de la sortie du livre.»

Elle pense bien sûr à la vague de dénonciations survenues dans la foulée de l’affaire Weinstein et du mot-clic #moiaussi. Du ras-le-bol qui s’est exprimé, du vent de changement qui souffle, depuis.

«On sent qu’il y a eu un tournant, une vague de fond», dit celle qui parle de Grosse comme de son ouvrage le plus féministe.

«Parce que, au-delà du poids, il est surtout question d’image corporelle, d’estime de soi. De toute la pression sociale qu’ont les femmes de performer et d’être dans la perfection. Les stéréotypes, les modèles imposés, c’est une chose dont il est difficile de s’affranchir. Mais le plus dérangeant, c’est de voir jusqu’à quel point on a intégré cette idée qu’on est des objets avant d’être des sujets.»

Le carcan vient du regard des autres, au sens large. Il vient aussi des yeux mal-aimants qu’on pose sur soi-même.

«On le découvre au fil des pages, il y a quelque chose du registre de la survivance dans le cheminement de la narratrice. Elle devient grosse pour ne pas disparaître. Le fait d’être en surpoids, c’est comme un grand fuck you à l’univers, un refus d’être conforme aux attentes, une façon de dire : vous ne m’aurez pas», dit celle qui a intégré des dessins personnels à la trame de son récit.

Huit images au fusain, nées de sa main alors qu’elle avait la vingtaine pas si heureuse. «Une époque où j’étais incapable d’écrire, où les mots ne sortaient plus.»

Des murs à la malle

Les dessins étaient une façon de raconter, une autre manière de dire. Elle les a conservés tout ce temps.

«À une certaine époque, ils étaient exposés sur mes murs. À une autre, ils dormaient dans une malle.»

Elle les a ressortis pour les besoins d’une thérapie, alors qu’elle traversait un passage à vide.

Les traits tracés il y a 30 ans criaient une histoire. En cours d’écriture, ils sont devenus des balises, des points de repère. Ils découpent le récit fragmenté en huit chapitres aux titres imagés et percutants qui font beaucoup référence à l’abattoir.

«Il y a une violence, dans ce livre-là. Une dureté. De la souffrance.»

Mais de l’espoir également. Et un affranchissement, au chapitre personnel comme au sens large.  

«La narratrice refuse de sombrer, elle s’éloigne du précipice.»

Elle a pris la plume. Au lieu du couteau.

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Lancement de Grosse

Lynda Dion
Lundi 19 février, 17h
Resto-bar Le Tapageur, Sherbrooke
Entrée gratuite