Luis Clavis

Luis Clavis: Solo solidaire [VIDÉO]

Après plus de 15 ans à groover avec Valaire et Qualité Motel, Luis Clavis emprunte un chemin de traverse et ose le vol solo. En français, qui plus est.

 « C’est probablement la plus grosse nouveauté dans ce projet-là. J’avais envie de me mettre au défi de créer un truc plus personnel, dans lequel j’écrirais dans ma langue maternelle », dit l’auteur-compositeur-interprète natif de Sherbrooke qui lançait vendredi Homme objet, bel ovni franco aux accents joliment électros. 

L’impulsion pour ce tout neuf projet est venue il y a deux ans. Les compères de Valaire étaient occupés à réaliser l’opus de l’amie Fanny Bloom. Luis s’est retrouvé avec du temps devant. Pour écrire autant que pour réfléchir.  

« Je me suis demandé ce que je serais si je ne faisais pas partie de ces deux groupes-là. J’avais peut-être envie de me prouver que je pouvais réaliser quelque chose en dehors du canevas habituel, à plusieurs mains. C’était à la fois déstabilisant et hyperstimulant d’imaginer un album qui reposait sur mes seules épaules. »

Bulles de nuit, un premier extrait lancé l’automne dernier, annonçait déjà les couleurs de la galette. Avec une plume à la fois sensible et incisive, l’auteur-compositeur-interprète s’attaque à des thèmes dans l’air du temps. Le mirage de la célébrité, la consommation qui nous consume, la tiédeur des amours qui battent de l’aile, le temps qui passe sont quelques-uns des sujets qu’il aborde avec force, images, humour et impact. Pétries de références qui soutirent le sourire (Quartier Dix-30, Club Piscine, Laval, Tina Turner, REER, rénos de bungalow de banlieue et tyrannie du 9 à 5, par exemple), les chansons signées Clavis pointent quelques-uns de nos travers collectifs. 

« Ce sont des préoccupations de trentenaire, j’imagine. En tout cas, c’étaient les miennes au moment où j’ai couché mes idées sur papier. Je traversais une remise en question personnelle. Je me suis séparé à peu près au même moment où je me suis lancé dans la création. Une relation dans laquelle j’étais depuis de nombreuses années. On n’avait pas de bonnes raisons de se laisser, mais en même temps, on se trouvait dans une espèce de fatigue amoureuse, notre dynamique manquait de ferveur. Qu’est-ce qu’on fait dans ce temps-là, quand on sent que le couple s’épuise? Quand notre existence a ses zones de fatigue? On accepte que la flamme s’estompe ou on bouge pour retrouver l’étincelle ailleurs? »

Il a choisi de bouger. Et d’écrire là-dessus, entre autres filons. 

« Je ne suis pas un chanteur à voix, je n’avais pas l’ambition de pousser la note, alors d’emblée, je savais que je devais proposer un truc honnête, qui me ressemble, ancré à des situations que j’observais dans ma propre vie ou autour, ainsi qu’à des enjeux qui trouvaient une résonance en moi. »

Souvent « échantillonneur en chef » de Valaire, Luis Clavis ne s’est pas privé de ce plaisir ni des sonorités électroniques qu’il affectionne, lors de la création d’Homme objet.

L’ordinaire et le bipolaire

L’indolence de notre époque était un incontournable et la lecture de plusieurs essais sociophilosophiques a nourri l’inspiration du parolier, passionné de littérature. Le livre Bienvenue au pays de la vie ordinaire, de Mathieu Bélisle, a été l’un de ces manuels particulièrement éclairants. 

« C’est une sorte d’analyse du Québec avec, en parallèle, un regard sur l’ordinaire du quotidien dans une société qui a tourné le dos à un projet porteur et commun. J’avais commencé à composer, déjà, et je trouvais des échos et des récurrences entre ce que je racontais et ce que je lisais. Cette poésie du banal rejoignait vraiment ma vision, mes observations. »

À la clé, il y avait la bipolarité de la société dans laquelle on évolue qui le taraudait : « Tout ce qu’on doit produire à tout prix en même temps que la décroissance qu’il nous faudrait embrasser sans tarder, c’est omniprésent et contradictoire. Ce n’est pas pour rien que tout le monde est angoissé. » 

Lui ne connaît pas trop les bouffées d’anxiété qui s’abattent sur plusieurs de ses contemporains. L’angoisse l’épargne. Mais pas les questionnements, constants. Dans Job, il pose d’ailleurs l’existentielle question (parmi d’autres) : qu’est-ce que la richesse?

« C’est une question à plusieurs couches, selon le sens qu’on lui donne. Personnellement, j’ai l’impression que, tant que je vais être curieux, je vais être habité d’une certaine richesse. »

Le noyau identitaire est une racine qui le remue et qu’il creuse, entre autres parce que c’est un axe qui nous définit. À différentes échelles. 

« Il y a les remises en question personnelles qu’on traverse et il y a celles, collectives, qui se dessinent autour de nous et qui contribuent à esquisser les contours des personnes que nous sommes. Pensons au Québec, par exemple, qui a refusé deux fois de se constituer en pays, de prendre les rênes de son avenir. Je me demande dans quelle mesure des mouvements comme celui-là nous définissent et nous façonnent. »

Le parolier n’avait pas l’âge de voter au moment du dernier référendum, mais ce projet d’une société souveraine qui n’a pas réussi à se frayer un chemin dans les rêves de la majorité le fascine. 

« Ça dit quelque chose de notre province. Peut-être un certain complexe d’infériorité... Cette porte qu’on ne s’est pas autorisé à ouvrir explique probablement quelques-uns des traits de notre collectivité. La souveraineté ne résonne aujourd’hui plus de la même façon. Tristement, cet élan s’est peut-être transformé en protectionnisme de ce que l’on a plutôt qu’en fierté de ce que l’on est. Il n’y a rien de très alléchant là-dedans. » 

Même s’il s’agit d’un premier album solo pour Luis Clavis (Louis-Pierre Phaneuf), ses copains de Valaire n’étaient pas bien loin dans le processus de création, TÕ (Thomas Hébert) et Kilojules (Julien Harbec) ayant participé à la réalisation. Il y a aussi de fortes chances que toute la bande soit derrière Luis lors d’un éventuel tour de scène.

Depuis le primaire

Dans tout ça, la musique reste une fondation forte. Une poutre centrale sur laquelle les paroles se déposent. Échantillonnage, instruments véritables et sonorités électroniques s’amalgament et créent une couleur musicale qui présente quelque parenté avec le son valairien. Normal. TÕ et Kilojules ont mis leur touche à la réalisation. 

« C’est un projet perso qui s’est fait "en famille", en quelque sorte. On sent les mêmes influences parce qu’il y a les mêmes humains derrière. J’avais déjà une idée de ce que je voulais, je savais la direction que je souhaitais prendre. Je suis arrivé en studio avec beaucoup de maquettes, plus de matériel que nécessaire. Assez rapidement, on a trouvé une zone un peu wavy où les chansons vivaient bien. »

Les paroles, finement ciselées, laissent aussi la musique exister. Les dernières notes ne meurent pas avec le couplet final, la mélodie se déploie sur quelques mesures de plus, sans le support des mots. Quatre courts interludes musicaux s’intercalent aussi entre les chansons. Comme une respiration. Comme une parenthèse où on reprend son souffle. 

« On dirait que le français appelle nécessairement la chanson, mais ça fait du bien de briser un peu cette vision. J’aime les albums qui ont des blocs instrumentaux, c’était naturel pour moi d’en intégrer. On a joué avec des échantillonnages parce que c’est quelque chose que je fais souvent, je trouve que ça ajoute de la texture, des ambiances. »

L’auteur-compositeur-interprète est en train de voir comment il fera vivre son chapelet de chansons sur scène. Avec les complices de Valaire, bien sûr. 

« Parce que ça va de soi de tourner ensemble. On se connaît depuis l’école primaire, on a le même booking, le même gérant. Si des shows se confirment, on les ajoute dans notre agenda, il n’y a jamais de conflits d’horaire. Et, c’est peut-être moins sexy d’en parler, mais ça va aussi avec notre modèle d’affaires. Depuis le début de notre carrière en musique, notre stratégie, c’est de se verser un salaire toutes les deux semaines. Toujours le même montant, indépendamment des rentrées d’argent. Quand il y a des moments un peu plus morts, on ne le sent pas. Et si on fait davantage de sous pendant un temps, ça nous permet de nous constituer un coussin utile pour prolonger des séances d’enregistrement en studio, par exemple. Chaque fois qu’on part un nouveau projet, c’est du démarchage à recommencer, évidemment. Mais de toute façon, au Québec, on dirait qu’on ne cesse d’émerger... jusqu’à ce qu’on fasse La voix! Alors, disons que j’aime mieux ne jamais cesser d’émerger plutôt que de plafonner au top [rires]. »

Pas d’hier

Ce n’est pas d’hier que la vision et la façon de faire du quintette sherbrookois déjouent les conventions habituelles. Déjà à leurs débuts, ils avaient secoué les puces de l’industrie en osant donner leur musique au lieu de la vendre. 

« Notre idée, c’était qu’il valait mieux suivre la vague que d’essayer de nager à contre-courant. La consommation était déjà rendue là, et, on le constate, la tendance ne s’est pas inversée depuis. Cette façon de voir nous a bien servis. Notre musique a circulé, et il y a toujours eu du monde dans nos salles. »

Entre les répétitions pour le lancement d’Homme objet, le temps passé en studio pour un prochain disque de Valaire et l’écriture quotidienne à laquelle il s’adonne pour le simple plaisir de l’exercice, Luis Clavis fait aussi de la radio. Depuis plusieurs années, on peut l’entendre au micro de l’émission radio-canadienne Plus on est de fous plus on lit. Un bonheur. 

« D’abord parce que c’est une équipe formidable. Ça m’amène à apprendre sans cesse, à lire des livres et à en parler avec des gens qui connaissent beaucoup de choses. Ça me pousse à être toujours meilleur. » 

La richesse, c’est sans aucun doute aussi ça.

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