Louise Lecavalier a encore coupé les souffles de quelques centaines de personnes hier soir à la salle Maurice-O'Bready lors de la présentation de sa plus récente création Mille batailles.

Louise Lecavalier, belle battante

CRITIQUE / Elle a 58 ans, mais elle continue. Persiste et signe. Invariablement. À faire quoi? À emporter et à soulever les auditoires. Par son inépuisable énergie. Par sa façon de la canaliser pour déplacer le poids des années. Par sa gestuelle déjà bien griffée après seulement deux spectacles signés entièrement par elle. Par son talent pour créer une oeuvre finie.
En somme, dans ces Mille batailles qu'elle présentait hier soir à la salle Maurice-O'Bready, Louise Lecavalier en a sûrement mis quelques-unes des siennes. À commencer par une bataille d'endurance. La prestation d'hier était particulièrement exigeante, assez pour que les danseurs n'aient pas le choix d'intégrer une pause à la mise en scène afin de s'hydrater.
Mais des batailles, on pouvait en percevoir de toutes sortes dans cette création inspirée du roman Le chevalier inexistant d'Italo Calvino. Inspiration très libre, la danse n'ayant pas pour but de raconter le livre, ce qui laissait un très large champ d'interprétation. Ceux et celles qui l'avaient lu avaient une ou deux clefs supplémentaires sur ce chevalier exemplaire qui n'existe que sous une armure vide, tel un homme idéal ne vivant que dans l'imagination humaine, accompagné de son écuyer en admiration devant lui.
Mais Louise Lecavalier a plutôt vite entraîné ses spectateurs dans les batailles d'une vie, les grandes et les petites, celles menées seul ou à deux, celles contre la vie en général, contre la bureaucratie ou contre les personnes que nous croisons, les batailles qui épuisent, brisent les illusions, mais qui sont parfois nécessaires pour changer, pour voir les choses autrement.
Geisha électronique
Cela commence par un tableau où la danseuse se débat en gestes et déplacements gracieux, mais frénétiques, tel un papillon qui essaie de sortir de l'eau ou une geisha électronique hyperactive. Tout comme pour So Blue, son spectacle précédent, Louise Lecavalier a développé une foisonnante gestuelle beaucoup près du corps. On est loin des grandes et violentes envolées de son époque Édouard Lock.
Au troisième tableau, le chevalier Louise sera rejoint par l'« écuyer » Robert Abubo, interprète et partenaire de choix, d'abord timide serviteur, puis, au fil des cinq derniers tableaux, fidèle allié, adversaire même, jusqu'à complice désillusionné et effondré. Des rapports que traduiront les portés, les solos à distance, les passages front contre front, les déplacements au sol ou au mur de contreplaqué servant de fond de scène.
Une des grandes forces du spectacle est la musique électronique d'Antoine Berthiaume, jouée en direct sur scène et contribuant pour beaucoup à l'esprit à la fois guerrier et moderne. L'esthétique des éclairages d'Alain Lortie, faits surtout de rouge et de durs angles droits, crée aussi un univers très soigné et rehausse l'atmosphère de combat perpétuel.
Mille batailles bénéficie d'un départ canon qui donnera un souffle jusqu'au milieu du spectacle. Il aurait toutefois bénéficié d'un élément supplémentaire (nouveau danseur ou changement brusque d'ambiance) au sixième acte pour relancer l'action.
Il y a heureusement cette fin pleine de tendresse, où la musique ralentit enfin, où la lumière se tamise, où les saccades disparaissent, pour laisser nos deux guerriers fourbus, mais ensemble. Car c'est l'espoir de tout : que toutes ces batailles en valent quand même la peine.