L'oubli, la mer

Il y a des signes qui ne trompent pas. Comme lorsque deux compagnies de théâtre situéesà 750 kilomètres l'une de l'autre découvrent qu'elles se sont entichées du même texte. D'un côté, une compagnie estrienne friande de quête d'identité, d'invisible, de mystère et de fantastique. De l'autre, une compagnie acadienne pour qui la mer est une façon de vivre. Entre les deux, une histoire d'épave et de fantômes, d'île et d'oubli.
<p>La pièce Naufrages sera donc présentée dans les deux villes, en février et mars. Selon le metteur en scène Patrick Quintal, l'arrimage entre les gens de mer et les gens de terre s'est opéré comme un charme.</p>
Bref, l'association entre le Théâtre du Double Signe et le Théâtre l'Escaouette coulait de source... ou d'océan. Faisant fi de la distance, la Sherbrookoise et la Monctonienne ont mis leurs ressources en commun pour créer Naufrages, du Madelinot Pascal Chevarie. L'arrimage (ou l'amarrage) entre les gens de mer et les gens de terre s'est opéré comme un charme, rapportent le metteur en scène sherbrookois Patrick Quintal et l'acteur acadien Luc LeBlanc.
«Je ne devrais pas penser comme ça, mais de telles collaborations sont rassurantes, dit ce dernier. Lorsqu'on fait partie d'une communauté plus isolée comme la mienne, on se demande parfois si nos créations fonctionnent seulement entre nous. Travailler avec des gens du Québec nous confirme que non. Ces échanges nous permettent aussi d'aller plus loin, de pousser notre réflexion d'artiste.»
«J'ai découvert le texte de Pascal Chevarie il y a six ou sept ans, alors que je faisais partie d'un jury, raconte Patrick Quintal. Pascal sollicitait une bourse d'écriture et avait inclus ce texte dans son dossier de candidature. J'ai tout de suite eu un coup de coeur. J'ai appris ensuite que l'Escaouette en avait fait une lecture publique dans son Festival à haute voix. Nos premières discussions remontent à trois ans déjà!»
Château de cartes
Créée pour les finissants de l'École nationale de théâtre en 2004, Naufrages n'avait encore jamais été montée par une compagnie professionnelle. Pascal Chevarie pensait bien que cette création de fin de bac n'aurait pas d'autre vie en dehors de l'ÉNT. «Je savais aussi que c'était un défi de production, à cause des strates d'espace et de temps. J'ai donc trouvé ça très flatteur qu'on souhaite la reprendre», confie celui dont plusieurs autres pièces ont été montées depuis et qui gagne surtout sa vie comme scénariste d'émissions jeunesse (Tactik, Toc toc toc, 1, 2, 3... Géant).
«En tant qu'auteur, je ne suis plus à la même place qu'il y a dix ans. Je n'écrirais pas Naufrages de la même manière aujourd'hui. J'ai donc retravaillé le texte, mais pas trop, car c'est quand même cette version de jeunesse qui a plu à Patrick. De toute façon, je ne pouvais pas trop en faire : la pièce est construite de manière assez complexe, elle tombe comme un château de cartes si on enlève trop d'éléments.»
Naufrages se déroule au bord de la mer (voir le résumé). Une épave de bateau est encastrée dans une falaise. Une vieille maison abandonnée se tient debout tout près de là. Ces lieux existent vraiment, rapporte l'auteur.
«C'est un endroit où j'allais me promener souvent, aux Îles-de-la-Madeleine. Un lieu très poétique, propice à la rêverie, mais aussi très inquiétant. Lorsque le vent souffle, toute la carcasse de métal grince. Je m'étais toujours dit que j'écrirais un jour une histoire avec ça.»
«La mer est un élément souvent présent dans mon écriture, poursuit Patrick Quintal. Je pense à ma pièce Kraken et à la prochaine que nous allons monter, L'île au Sabot. Pourtant, je ne suis pas un gars de la mer! ajoute-t-il en éclatant de rire. Mais je vis près d'un lac et j'ai grandi près d'une rivière! J'ai aussi aimé ce texte parce qu'ici, l'insularité nous parle d'isolement, de solitude, du contact avec les autres. De précarité aussi.»
Érosion et apaisement
L'île au coeur de Naufrages est effectivement victime d'érosion. Certains souhaitent ériger une digue pour protéger les berges, mais la majorité des îliens refusent. Un élément qui interpelle particulièrement Luc LeBlanc.
«Les Acadiens sont habitués au combat. Pour la protection de leur langue, de leur culture, dans l'affaire du parc Kouchibouguac... En ce moment, ce sont les gaz de schiste. On nous dit que, sans ça, le Nouveau-Brunswick sera en faillite. Mais les gens veulent conserver leurs terres...»
L'érosion est aussi métaphorique ici, précise Pascal Chevarie. «Pour tout insulaire, la question de partir ou de rester est omniprésente. Accepter l'érosion crée un apaisement.»
Luc LeBlanc incarne le Noyé. «C'est venu me chercher, parce qu'à l'âge de 13 ans, j'ai failli me noyer. J'ai aussi fait beaucoup de comédie récemment et cela me faisait du bien d'avoir un rôle plus dramatique, plus mystérieux. C'est ensuite que j'ai découvert toutes les couches sous le personnage. En fait, on n'a pas cessé de découvrir de nouveaux niveaux, et je pense qu'on va encore en trouver pendant les représentations.»
Lou Poirier (Corine) et Anika Lirette (Anna) complètent la distribution acadienne, alors que Jean-François Hamel (Mirko), Annie Bouchard (Béatrice) et Ariane Bisson-McLernon (la jeune fille) forment le pendant estrien.
Naufrages est une pièce construite comme un casse-tête, dont les morceaux se mettent en place à mesure que l'histoire avance. Pour Pascal Chevarie, la forme répond ainsi au fond. «Le Noyé est amnésique. Il ne sait plus qui il est. Le puzzle prend forme à mesure que le personnage se reconstruit et retrouve la mémoire.»
«C'est un suspense, mais un suspense poétique, ajoute Patrick Quintal. La plume de Pascal est vraiment superbe.»