Dans sa mise en scène, André Robitaille a gardé l’action de la pièce dans les années 1980, costumes et coiffures à l’appui.

Les Voisins : Pièce-culte... du vide

Même si la pièce Les voisins célébrera officiellement son 40e anniversaire en 2020, les festivités débuteront dès l’été prochain sur la scène de la Maison des arts Desjardins de Drummondville. Mais si le choix d’André Robitaille s’est arrêté sur la pièce culte de Claude Meunier et Louis Saïa, ce n’est pas tant pour la commémoration que pour la qualité du texte, toujours « impeccable à la virgule près » presque quatre décennies plus tard.

Visiblement, le public s’est empressé de valider son choix, puisque déjà, les 26 représentations prévues en été 2019 affichent complet.

« Je vais y aller gros : ça a marqué le Québec, cette pièce-là », lance André Robitaille, qui portera le chapeau de producteur mais aussi celui de metteur en scène cette année.

« Je suis un grand admirateur de ce que les auteurs ont donné au Québec et de ce qu’ils continuent à faire, poursuit-il. J’ai un énorme respect pour ce texte-là et je crois vraiment qu’il doit être mis de l’avant. J’ai la chance de bien connaître Claude Meunier et je dis ça très humblement : il me fait confiance. Il m’a confié son bébé, son bijou », explique celui qui est copropriétaire de Monarque, maison de production qui a pris le relais du théâtre d’été à la Maison des arts Desjardins après le décès de Gilles Latulippe en 2014.

Tout le monde a sa propre histoire avec Les voisins, fait-il remarquer. « En 1988, je l’ai montée et je l’ai jouée à Saint-Jean-Port-Joli. C’était dans mes premières mises en scène », se souvient-il.

Quatre ou cinq ans plus tôt, à l’université, il la jouait pour la première fois : « Ça devait être bien mauvais, on devait être bien amateurs, ricane-t-il. Il y avait sûrement trop de maquillage et trop de perruques. Heureusement, tout ça a évolué! » 

Bien que la pièce se déroule dans les années 1980, période où elle a vu le jour, il n’était pas question pour André Robitaille d’actualiser le récit. « J’ai posé la question une fois, dans ma tête : est-ce qu’on apporte des iPhone là-dedans? C’était non. »

Le propos, poursuit-il, demeure malgré tout éminemment actuel : la difficulté de communiquer et le recours à des phrases insignifiantes ne semblent pas s’être effacés du quotidien. 

« On est tous le voisin de quelqu’un. On vit souvent des moments absurdes dans la vie. Ça me fait sourire, il faut savoir en rire. Il nous arrive toujours quelque chose de niaiseux. » 

Dans cette œuvre qui met en lumière le drame de la banalité, le metteur en scène s’impatiente notamment d’entendre une chose en particulier : le silence.

« Je veux vraiment assumer, alors qu’on aura des salles pleines, de lourds silences de malaise. Je veux aller au bout de ça. Je ne joue pas cet été, mais je pense que je vais venir souvent au spectacle pour les entendre. Je vais gosser pour aller au maximum de la communication des malaises avec le public. »

Avec André Robitaille comme capitaine, Guy Jodoin, Marie-Chantal Perron, Jean-Michel Anctil et Brigitte Lafleur s’apprêtent à enfiler un classique du théâtre québécois, Les voisins de Claude Meunier et Louis Saïa. Déjà à guichets fermés, les représentations s’amorceront le 5 juillet à la Maison des arts Desjardins de Drummondville. Pierre-Luc Funk, Catherine Brunet, Marilyse Bourke et Rémi-Pierre Paquin compléteront la distribution. Une tournée en prévue en 2020, avec des arrêts annoncés à Montréal, Gatineau et Québec.

Bien entouré 

Mis à part le respect du texte, que sera la touche Robitaille? L’équipe, s’empresse-t-il de répondre. Il s’est entouré de comédiens bien connus, comme Marie-Chantal Perron (Jeanine), Guy Jodoin (Bernard), Brigitte Lafleur (Laurette), Jean-Michel Anctil (Georges), Pier-Luc Funk (Junior), Catherine Brunet (Suzy), Marilyse Bourke (Luce) et Rémi-Pierre Paquin (Fernand). « La plupart sont des amis, de bons liens forts que j’ai tissés dans mes 30 ans de carrière. »

Comme avec la pièce, chacun d’eux a sa propre histoire avec le metteur en scène. « C’est ce qui fait que je peux bien les diriger : ils ont confiance. J’ai le volant, et on s’en va où je pense. C’est très quétaine ce que je vais dire, mais, comme dans un beau voyage, ma carte, c’est le texte. » 

 Sa distribution est certes attirante, mais le producteur estime que c’est aussi grâce aux quatre équipes précédentes que sa production des Voisins connaît déjà un tel succès, note-t-il. « Je suis persuadé que ce sont aussi les autres années aussi qui payent. Je ne veux rien enlever aux années qu’il y a derrière nous. »

Guy Jodoin

Guy Jodoin (Bernard) et Marie-Chantal Perron (Jeanine)

Célébrant aussi leur 30 ans de carrière, Guy Jodoin et Marie-Chantal Perron interprètent Bernard et Jeanine, qu’ils décrivent comme des « partenaires de vie ».

« Je ne m’en souvenais plus, des Voisins, confie Marie-Chantal. Quand André m’en a parlé, je m’en allais aux Îles-de-la-Madeleine. J’ai dit : "Je lis ça et je te rappelle." Je hurlais de rire dans mon chalet! Je ne pouvais pas dire non à ça, c’était impossible », lance celle qui avait André Robitaille comme camarade de classe à l’École nationale de théâtre.

Sherbrookois d’origine, Guy Jodoin avait pour sa part déjà joué Bernard lors de ses études au cégep Lionel-Groulx. « Déjà, dix ans après sa création, on savait que cette pièce-là allait devenir un classique. C’était écrit dans le ciel. Quand je l’avais vue à la télé, j’étais vendu. En plus, maintenant, on a le recul que nous donne le contexte des années 1980. À l’époque, il y a bien des gens qui se disaient : "Bien voyons, c’est pas drôle : c’est notre vie." »

Même s’il se reconnaît peu dans son personnage, il affirme que l’absurdité de la pièce « colle » avec lui. « Je me vois peut-être un peu dans son côté premier de classe. Je l’étais en début de carrière, mais je le suis beaucoup moins aujourd’hui. Je me laisse plus d’espace de vie. »  

Récemment, Claude Meunier lui a rappelé que ce personnage était inspiré de son père. « C’est quelqu’un de straight, un peu soupe au lait. Il ne veut pas que les gens entrent dans sa bulle », fait-il partager au sujet du fameux personnage dont la haie est la prunelle de ses yeux. « C’est presque un deuxième enfant pour lui. » 

« Je pense qu’on a des vies très rapides, alors que nos personnages sont plutôt lents, réfléchit Guy. Ils tournent autour du pot, ils ne disent pas les vraies affaires. Si je n’ai plus envie d’être quelque part, je vais le dire. »

Marie-Chantal acquiesce. « Nous autres, on est des artistes, on va se parler tout de suite au 10e niveau de l’intimité, dit-elle en levant les yeux au ciel. On se connaît à peine et on se met à se parler solide. On ne perd pas de temps. Mais tout le monde n’est pas fait comme nous. Nos personnages, eux, ils restent en surface. »

Jeanine, fait-elle aussi remarquer, aime que tout soit parfait et accorde une grande importance aux apparences. « Mais la vie n’est pas parfaite, donc Jeanine a ses tristesses! » 

Marie-Chantal Perron

Jean-Michel Anctil (Georges) et Brigitte Lafleur (Laurette)

Pour sa deuxième expérience au théâtre, l’humoriste Jean-Michel Anctil (Georges) donnera la réplique à Brigitte Lafleur (Laurette). Connue notamment pour son rôle de Mimi dans La galère, la comédienne avoue ne pas avoir été grandement marquée par Les voisins lorsque l’œuvre est apparue sur la scène québécoise.

« J’avais 4 ans quand elle est sortie. Même en voyant la version télévisée, c’était moins clair pour moi. Mais en travaillant le spectacle, c’est là que je réalise à quel point c’est un texte vraiment fort. Je comprends pourquoi c’est un classique, pourquoi c’est mythique. » 

Elle raconte avoir vécu un choc lorsqu’elle a annoncé qu’elle était de la distribution de cette mouture d’André Robitaille. « Je recevais des tonnes de mots de gens qui me disaient comment ça avait marqué leur existence. On dirait que tout le monde l’a déjà jouée dans sa troupe de théâtre ou au secondaire. Les gens me donnaient des répliques. Je me disais : "Mon Dieu! On ne peut pas se tromper! On est dans la merde!" » 

Brigitte Lafleur

« Je ne l’avais pas vu comme ça... » plaisante à moitié Jean-Michel Anctil. L’humoriste prend d’ailleurs plaisir à s’approprier les répliques de Georges. « On appelle ça des phrases t-shirt! Moi, je veux m’en faire un avec celle de mon personnage qui dit : "Dis-toi que quand tu me parles, c’est comme si tu parlais dans le vide!" » 

Mariée à Georges, Laurette compose avec une dépression. « Mon chum n’est pas vraiment capable de faire face à ça, analyse Brigitte. On est quand même dans une pièce d’il y a 40 ans; parler de dépression, c’était plutôt difficile. Mais le côté dramatique de Laurette rend le personnage comique de l’extérieur. C’est un couple vraiment attachant, même s’il n’est pas capable de se parler ».

« Ils n’ont pas une communication des plus habiles », complète Jean-Michel, qui décrit son personnage comme celui « qui essaie d’être dans la gang et qui aime beaucoup son auto, son fils et sa femme ».  

« Ce qui est drôle aussi, c’est de constater ce qui a changé en 40 ans, conclut Brigitte. Beaucoup de choses ont vieilli, comme lorsqu’on parle de balayeuse avec un fil de 30 pieds. En même temps, il y a tout ce qui ne changera jamais entre les êtres humains et qui touche droit au cœur. »

Jean-Michel Anctil