Pour une troisième fois en quatre ans, Boogat donnera un spectacle au Festival des traditions du monde de Sherbrooke.

Les racines pour avancer

Le mot « particulier » est faible pour décrire le parcours artistique et personnel de Boogat depuis dix ans. Ce fils d'immigrants natif de Québec, qui avait amorcé une carrière de chanteur hip-hop en français, a commencé à connaître le succès lorsqu'il est passé à l'espagnol, sa langue maternelle. Et depuis qu'il est parti vivre un an au Mexique, pays d'origine de sa mère, sa carrière a pris son envol à l'international.
Pour donner un exemple, depuis juin l'artiste s'est produit au Portugal, en Espagne, en Allemagne et en Suisse. Aux États-Unis, il s'est promené à San Francisco, Los Angeles, Santa Cruz, Seattle, Chicago... Sans oublier le Canada anglais, qui s'est ouvert à lui lorsqu'il a remporté en 2016 le Juno du meilleur album de musique du monde grâce à son opus précédent, Neo-Reconquista.
« Le Félix du meilleur album de musique du monde [qu'il a gagné deux fois, en 2013 et en 2016], ça n'a pas fait de grosse différence ici. Mais le Juno, oui. Le soir même - pas le lendemain! -, j'avais plein de messages d'offres de spectacles du côté du Canada anglais. Des diffuseurs me disaient attendre une nouvelle comme ça pour m'inviter. »
« J'ai fini par comprendre, avec mon agent [Valeo Prod, d'Ottawa, le même qu'A Tribe Called Red], que je pourrais difficilement donner plus d'une quarantaine de spectacles au Québec par année (et je compte les premières parties là-dedans). Ce n'est pas une critique : c'est juste comme ça. Dès ce moment-là, nous avons commencé à développer l'international. »
Le succès actuel est un beau retour de balancier pour celui qui, peu après la sortie de Neo-Reconquista, est parti vivre une année complète à Mexico, avec conjointe et enfants. Une façon pour lui d'aller encore plus loin dans la reconquête de ses racines (démarche amorcée quand il a adopté la langue de Cervantès pour ses chansons), mais aussi de se rapprocher du public latino-américain.
Les effets n'ont d'ailleurs pas tardé à se faire sentir. « Pendant cette année-là, j'ai donné des spectacles aux États-Unis tous les mois et 80 pour cent de mes revenus, je les ai faits à l'étranger. Et lorsque je suis revenu pour quatre soirs au Canada pendant l'hiver, les salles étaient complètes », raconte-t-il, comme si, pour obtenir l'approbation ici, il lui avait d'abord fallu s'exiler.
Faire le move
Boogat explique les récents développements par un mélange de planètes bien alignées, de maturité artistique âprement acquise et d'authenticité dans sa démarche. En allant vivre au Mexique et en réalisant son plus récent album (à paraître le 29 septembre) avec une équipe de là-bas, le musicien estime avoir démontré qu'il ne faisait pas que se réclamer de la culture latino-américaine en général et mexicaine en particulier.
« Parce que j'ai fait le move d'aller vivre là-bas, je pense qu'on me prend plus au sérieux, ici comme ailleurs. Du moins, c'est mon interprétation. »
Les premiers albums de Daniel Russo Garrido (Tristes et belles histoires en 2004 et Patte de salamandre en 2006) étaient en français. Contaminé dans son enfance par l'importance de la promotion et de la protection de la langue de Molière, le jeune homme n'avait aucunement hésité à la choisir au moment de signer ses premiers textes.
Avec le recul, Boogat se rend bien compte qu'il n'avait pas les référents culturels francophones nécessaires, même s'il parle français avec l'accent québécois.
« Mes parents n'ont pas écouté Félix Leclerc à la maison quand j'étais petit. C'est très bon, Félix, mais ça ne me fait pas vibrer. Même chose pour une grande part de la musique québécoise. Mon séjour au Mexique a confirmé que j'étais plus latino-américain que je le pensais. Ça m'a réconcilié avec ce sentiment que j'ai longtemps eu ici de ne pas faire partie de la gang. »
Bref, ses racines ont fini par le rattraper. Le déclic s'est fait lors d'une tournée de spectacles avec le Roberto Lopez Project, groupe de musique latine, avec lequel il a tenté ses premières interprétations en espagnol. La réaction du public lui a vite confirmé qu'il était sur la bonne voie.
Idées préconçues éclatées
À Mexico, Boogat n'était pas en terrain inconnu, la famille de sa mère habitant le sud de la ville. « Il a tout de même fallu une adaptation, surtout pour ma conjointe et mes enfants. Là-bas, on ne traite pas les femmes de la même manière. Elles doivent se protéger. Même chose pour les enfants : tu ne les laisses pas s'éloigner à plus de cinq mètres de toi. Il y a malheureusement des lignes qu'on ne dépasse plus ici qui sont encore dépassées là-bas. »
Boogat a aussi collaboré avec un réalisateur argentin établi à Mexico, Andrés Oddone. Ce dernier a fait éclater un tas d'idées préconçues.
« Andrés, il ne croit pas au travail de studio. Pour lui, on n'a pas besoin de toujours être ensemble. Je n'avais qu'à bien lui exprimer mes idées par internet et il me renvoyait le matériel. Et l'équipement est devenu tellement sophistiqué qu'on peut enregistrer à toutes sortes d'endroits. C'est vrai : plusieurs pistes musicales de l'album, je les ai captées en tournée, dans ma chambre d'hôtel, ou à la maison, pendant que ma blonde travaillait dans la cuisine et que les enfants s'amusaient à côté. »
Et pas de gants blancs avec Andrés. « Se faire dire que ça, tu le jettes, tu ne le touches même pas avec une perche, ça ne m'était jamais arrivé! » raconte-t-il en riant. « L'important, pour Andrés, est d'avoir du fun lorsqu'on appuie sur REC. »
Chanter le mezcal
Son prochain album, San Cristobal Baile Inn, sera donc plus fortement imprégné de la culture latino-américaine, tant dans les textes, majoritairement inspirés du voyage, que la musique. Par exemple, Mezcalero Feliz, le plus récent extrait, parle du mezcal, cette boisson alcoolisée à base d'agave et dont la tradition de fabrication se transmet de génération en génération. Le son de flûte qui ponctue la chanson fait penser au folklore autochtone du Mexique.
Mais même si les styles musicaux du sud du continent seront plus présents sur sa galette à venir (il y aura aussi plus de rap, car ce genre est intégré partout là-bas), Boogat a toujours le souci de créer quelque chose de moderne et de nouveau, comme il le faisait lorsqu'il habitait Montréal, en mélangeant ses influences locales et internationales.
« C'est un disque avec quand même pas mal d'électronique. Et je dis, dans mes textes, des choses qu'on n'entend pas là-bas, qui sont issues de notre mentalité de Québécois plus libérés. Les Mexicains me demandent d'où je viens lorsqu'ils m'écoutent pour la première fois. »
Terminé depuis six mois, l'album a déjà laissé transpirer quelques extraits sur scène. Mais Boogat a également remanié plusieurs chansons de Neo-Reconquista, qu'il promène pour un troisième été.
« Nous sommes bénis, au Québec et au Canada, d'avoir un tel soutien aux spectacles. Ça permet d'avoir une classe moyenne artistique et aussi des musiciens et des techniciens compétents, qui pourraient travailler n'importe où dans le monde. Ailleurs, un diffuseur qui ne remplit pas sa salle deux fois dans la même semaine perd sa job. Depuis deux ans, j'ai également beaucoup joué dans des festivals internationaux. J'y ai fait plein de découvertes musicales, que j'ai maintenant envie d'apporter ici. »
Nouvel Estrien
Après avoir déménagé de Québec en 2001, Boogat a vécu une quinzaine d'années à Montréal, jusqu'à son départ pour le Mexique en 2015. C'est au retour que sa conjointe, ses enfants et lui se sont demandé : « Est-ce qu'on essaie la campagne? »
Le chanteur est donc maintenant établi à Eastman, où la famille a retrouvé un mode de vie beaucoup plus relax.
Il faut dire que Sherbrooke a fait partie de la vie de Boogat dès son plus jeune âge. « Lorsque ma mère a émigré, elle l'a fait en même temps qu'un grand ami, qui lui s'est installé à Sherbrooke. Mon enfance a été ponctuée de fins de semaine, de Noëls et d'autres fêtes ici, avec la famille de cet ami. Mes soeurs jouaient aussi au soccer, alors nous sommes souvent venus pour des tournois à Sherbrooke. »
Pour une troisième fois en quatre ans, Boogat donnera un spectacle au Festival des traditions du monde de Sherbrooke. « Je pense qu'ils m'aiment bien, mais c'est la première fois que j'aurai l'impression de jouer chez moi », commente-t-il.
Vous voulez y aller
Boogat
Mercredi 9 août, 20 h
Festival des traditions du monde de Sherbrooke
Entrée : 7 $ (passeport du FTMS : 15 $)