Les «printemps» de Vincent

Ceux et celles qui connaissent bien Vincent Vallières savent qu'il n'aura jamais la grosse tête. En matière de modestie, l'auteur d'On va s'aimer encore pourrait donner des leçons. Mais après l'immense vague qui l'a soulevé en 2011 (Félix de la chanson de l'année) et 2012 (Félix de l'interprète masculin de l'année), vague qui a ensuite fait sentir sa poussée durant toute la tournée de l'album Fabriquer l'aube (2013), on aurait pu s'attendre à ce que le Sherbrookois arbore un aplomb acceptable, qui n'aurait rien à voir avec la suffisance, mais tiendrait naturellement de la confiance que peuvent apporter un certain succès et quelque 20 ans de métier.
Mais l'entretien sera plutôt teinté de toutes les remises en question qui ont mené à la création du Temps des vivants, cet opus 7 livré vendredi chez les disquaires, comme si on avait choisi cette avant-avant-veille de printemps comme métaphore des recommencements qui ont ponctué la réalisation de l'album.
Tout semble, en effet, y avoir concouru pour que l'auteur-compositeur-interprète de 38 ans ne prenne pas trop ses aises. À commencer par le renouvellement d'une partie de son équipe de musiciens, jusqu'à la classe de maître donnée par Gilles Vigneault. Vincent y a assisté en janvier dernier avec sept de ses pairs et il en est revenu avec l'enthousiasme d'un jeune premier.
« Il y a eu beaucoup d'exercices de vérité dans tout le processus... et ça a été le fun! » résume celui pour qui les nouveaux défis sont dans l'ordre des choses et gardent son homme en vie.
« Le succès (on peut vraiment appeler ça un tourbillon), ça a changé ma vie malgré moi. Ça m'a permis de vivre des expériences incroyables, à un moment où je ne m'y attendais plus. Mais après, il faut quand même que tu te reroules les manches et que tu reprennes le sentier de l'artisan, pour parfaire humblement les connaissances de ton métier. Le succès, tu peux l'espérer, mais tu ne dois jamais l'attendre ni essayer de le recréer. Il faut que tu avances. Je n'ai donc pas eu le choix de retourner à l'essentiel de ce que je fais. Mais pour avoir du plaisir, je dois sentir que je m'améliore. Et c'est un lent processus. »
Le soir d'août 2015 où il a clos sa précédente tournée, au Festival de la poutine de Drummondville, le Sherbrookois d'origine entrevoyait une inévitable rupture. « D'habitude, lorsqu'une tournée se terminait, c'était déjà prévu que j'entre en studio quelques mois plus tard. Pas cette fois-là. Je savais qu'il y aurait une pause et que, le prochain disque, je le ferais fort probablement avec d'autre monde. Mes musiciens et moi, on s'est donc serré dans nos bras... »
Parmi eux, le bassiste Michel-Olivier Gasse, ami depuis la première secondaire, en ce moment en Europe avec son duo Saratoga, et le batteur Simon Blouin, coéquipier depuis le cégep, qui revient tout juste de la tournée de Véronic Dicaire en France. Seul André Papanicolaou, compagnon d'aventure depuis dix ans, est resté à bord.
« J'ai pratiquement grandi avec ces gars-là. Quand j'allais présenter mes petits bouts de chanson à Gasse [ce dernier signe d'ailleurs un mot dans la pochette], il y avait un rapport tellement intime et précieux. Mais là, avec mes nouveaux collaborateurs, ça me stressait! »
« Honnêtement, je pensais que de travailler avec une autre équipe serait plus facile. Je ne suis pas musicien de formation, ce n'est pas simple pour moi d'exprimer une idée de beat ou de son. D'habitude, je trouve des images en me servant d'une couleur, d'un moment. On s'est parfois obstiné [dans le plaisir, précise-t-il], mais ça a fini par cliquer. »
Démarche de vérité
Ces nouveaux partenaires musicaux sont le bassiste François Plante, devenu ici réalisateur, et George Donoso III, ex-Dears et percussionniste. « Les deux, en fait, sont multi-instrumentistes. François est un bassiste virtuose, il a joué sur une ou deux tounes de Fabriquer l'aube, mais il n'avait réalisé qu'un seul album. C'est une sorte de Louis-Jean Cormier, très talentueux, aux idées arrêtées, qui fait le métier pour les bonnes raisons. Je savais que ce serait une démarche de vérité avec lui. »
Mais avant eux, il y a eu Philippe B, son « auteur-compositeur préféré », qui a accepté d'être son mentor. « Un peu comme Éric Goulet l'a fait au début de ma carrière. Je voulais son avis sur mes nouvelles chansons, et aussi connaître sa perception sur ce métier-là dans la longévité et les changements de cap. Il m'a notamment aidé à m'enlever le poids de mes prétentions de réinvention. Je ne peux pas me refaire complètement et il y a des choses que je ne suis pas encore capable de réaliser, tout simplement parce que je ne suis pas rendu là. »
N'empêche que de présenter cinq fraîches chansons à son nouveau guide et de recevoir comme commentaire « la moitié de celle-là est pas pire », ça vous recadre l'ego, raconte Vincent en riant, s'amusant également des contrastes de rythme de vie entre Philippe et lui. « Mes enfants m'obligent à me lever tôt, mais lui, sa journée commence à 14 h! »
Avec ses musiciens aussi, Vincent a dû cultiver sa zénitude. « Philippe B était d'accord avec moi sur le fait qu'À hauteur d'homme [sorte de point d'orgue à Fermont et Asbestos, placé en plein milieu du disque] était ma grosse toune. Mais François, qui est pourtant sensible aux textes, m'a dit qu'il ne savait pas quoi faire avec et qu'il n'écouterait jamais ça dans sa vie. À la fin, quand on a eu trouvé l'arrangement, c'était devenu sa chanson préférée. »
Habillages musicaux
C'est surtout dans les habillages musicaux que Vincent Vallières a rebrassé les cartes. La musique, en comparaison avec Fabriquer l'aube, a un côté plus brut, plus cru, mais elle est contrebalancée avec des sons ouatés, entre autres le vibraphone et l'écho injecté dans les guitares. Et alors que le disque d'avant était majoritairement en mode majeur, les atmosphères ne craignent plus le mode mineur, même quand les textes sont plus sombres.
« Le côté qui égratigne, je l'avais déjà fait avec des albums comme Bordel ambiant [2001]. Ça habitait moins mes deux CD précédents. Cette fois, nous avons essayé de faire du rock dans la retenue. Qu'il y ait du groove, mais pas dans le volume. C'est pour ça qu'il y a ce rumble de guitare de Donoso qui tapisse le fond de quelques chansons. Il y a aussi le bass synth qui apporte ça, ce que je n'avais encore jamais utilisé. »
Des atmosphères sonores qui pourraient évoquer le rêve, mais que Vincent et son équipe n'ont pas entrepris de trop intellectualiser non plus. « Nous étions tous les trois dans le local, tous les instruments branchés, et nous avons essayé plein de choses. »
« J'ai aussi tenté de faire un disque concis, qui se tient ensemble (ce que je n'ai pas toujours réussi par le passé). Ça implique qu'il faut faire des choix. C'est plus difficile que de se dire : "On va mettre telle, telle et telle chanson et on verra après." »
<p>VINCENT VALLIÈRES<br /><em>Le temps des vivants</em><br />FOLK-ROCK FRANCO<br />Spectra</p>
Valises posées
Le temps des vivants tire son nom d'un poème de Gilbert Langevin. Le vers se retrouve dans Pays du nord, la chanson d'ouverture. Pour Vincent, il résumait bien cette idée de la résilience des êtres humains, laquelle continue de le toucher et de l'inspirer album après album.
« Malgré tout ce qui se passe sur la planète, on persiste à rire, à sortir, à avoir des projets, à faire des enfants, à vivre quoi! La différence cette fois, c'est que mes personnages ont un peu posé leurs valises. Ils ne cherchent plus de réponses dans le fait de partir. Ils restent dans leur ville », dit-il, évoquant à nouveau la première plage, dans laquelle le narrateur parcourt sa cité, laissant errer ses pensées, témoin de scènes pas toujours joyeuses.
« Effectivement, on est très loin de Je pars à pied », dit-il en éclatant de rire.
Mais n'est-ce pas cette même résilience devenant indifférence qu'il critique dans On danse comme des cons?
« Je fais une distinction entre candeur et naïveté. Je pense qu'il faut garder sa candeur intacte, envers et contre tous, mais on n'est pas dupe pour autant. On s'étourdit, mais il faut aussi avancer, évoluer, accepter de tourner une page, parce que ça a ses limites dans le bonheur que ça peut procurer. »
Vous voulez y aller?
Vincent Vallières
Vendredi 12 mai, 20 h
Théâtre Granada
Entrée : 41,50 $
<p>De g. à dr. : Fanny Bloom, Mouffe (assistante de Gilles Vigneault), Carole Facal, Daniel Boucher, Gilles Vigneault, Geneviève Binette, Vincent Vallières, Catherine Leduc, Alex Nevsky et Antoine Corriveau.</p>
Une inoubliable classe de maître
À la mi-décembre, Vincent Vallières était en plein fignolage des chansons du Temps des vivants lorsque la SPACQ (Société professionnelle des auteurs et compositeurs du Québec) l'a invité à une classe de maître d'une semaine en janvier avec Gilles Vigneault.
« J'ai regardé ma blonde, qui m'a dit : tu n'as pas le choix d'y aller. Ça a été un vrai bon move : j'ai tellement aimé ça! » dit-il à propos de cette semaine à recevoir, six heures par jour, les enseignements du poète de 88 ans, en compagnie des Alex Nevsky, Fanny Bloom, Antoine Corriveau, Catherine Leduc, Daniel Boucher, Carole Facal (Caracol) et Geneviève Binette.
« C'est une expérience très précieuse, qui a dépassé, de loin, l'univers de la musique. On a parlé de l'amour des mots, du rapport à l'enfance, au temps, aux autres... De l'importance, aussi, de lâcher sa guitare si on veut aller plus loin, d'affronter le public sans instrument, a cappella », raconte le chanteur, évoquant les poèmes qu'il fallait apprendre, les textes qu'il devait humblement soumettre au jugement des autres, les cellulaires obligatoirement fermés. « Quoique je ne pense pas que quelqu'un aurait eu l'idée d'un selfie avec Monsieur Vigneault », ajoute-t-il en pouffant de rire.
L'importance de la clarté du texte et de prendre son temps sont parmi les leçons qu'il a le plus retenues. Le doyen de la chanson québécoise lui a fait prendre conscience que, dans le fond, « personne ne [les] attend vraiment ». Une notion qui s'évapore assez rapidement lorsqu'on se fait demander à quel moment l'album sera prêt, pour programmer la tournée en salles un an d'avance, ajoute Vincent.
Les leçons de versification classique ont particulièrement mis le chanteur au défi. « Je sais que je ne suis pas rendu là, mais qu'il faut que j'aille vers ça. »
N'empêche que le fruit d'un de ces exercices est devenu la onzième et dernière plage du disque, Loin dans le bleu, une tounette d'environ 80 secondes accompagnée au piano seul. « Elle est en vers de sept pieds », précise-t-il fièrement.
Médiatiquement engagé
C'est confirmé : Vincent Vallières reprendra les rênes de son émission de radio l'été prochain à Ici Musique, pour une quatrième saison. Ajoutez à cela l'animation d'En route vers l'ADISQ l'automne dernier, ce qui l'a obligé, pour la première fois, à adopter le fauteuil de l'intervieweur. Bref, l'artiste fait son petit bonhomme de chemin dans l'univers des médias.
« Je me trouve vraiment chanceux de vivre ça. J'ai vite constaté que c'était un métier à part entière et je le fais avec beaucoup d'humilité, mais il faut dire que je suis très bien encadré. J'apprends beaucoup, et j'aime surtout le fait que ça m'oblige à reste connecté à la nouvelle chanson québécoise. Je n'ai pas le choix d'être curieux et non seulement de m'intéresser à la musique des autres, mais aussi de la présenter et de la vendre. Je me demande constamment : qu'est-ce que je pourrais dire pour que les gens aiment cette musique? »