Nicolas Zemmour et Cynthia Pigeon ont un peu beaucoup volé la vedette dimanche après-midi à la salle Maurice-O’Bready, lors du cinquième concert Plaisirs coupables de l’Orchestre symphonique de Sherbrooke, sur la musique de ballet. Debout derrière : le premier violon Élaine Marcil.

Les plaisirs coupables : concerto pour orchestre et danseurs

CRITIQUE / Même s’il a vraiment très bien joué, l’Orchestre symphonique de Sherbrooke s’est un peu fait voler la vedette dimanche après-midi pour son cinquième concert Plaisirs coupables, mettant à l’honneur la musique de ballet. Les « coupables » de ce détournement de projecteur sont les invités du concert, les danseurs Cynthia Pigeon et Nicolas Zemmour, qui ont véritablement charmé la salle par leurs interprétations dans trois pièces du programme.

Surtout dans leur duo sur la pièce Méditation, extraite de Thaïs de Jules Massenet. Du pur ballet classique, selon la chorégraphie de Roland Petit, livré avec toute la grâce et l’agilité que l’on pourrait attendre d’une telle œuvre. Avec, au surplus, le défi de contenir l’exécution dans une étroite bande d’à peine cinq ou six mètres, sur le devant de la scène, l’orchestre tout juste derrière.

Peut-être que des experts auraient décelé des failles, mais pour le commun des mortels, ce fut un pur moment de poésie physique et musicale, avec la précision technique qu’il fallait, une coordination réussie, des portés à la fois solides et élégants, et une impressionnante vrille de Cynthia Pigeon attrapée au vol par son partenaire. Plusieurs tableaux se sont imprimés à l’esprit, notamment ce passage où Nicolas Zemmour dépose la ballerine comme une feuille d’arbre au sol.

Auparavant, Cynthia Pigeon avait décroché les mandibules dans Le cygne, extrait du Carnaval des animaux de Camille Saint-Saëns. Vêtue d’un tutu blanc éclatant de lumière, l’interprète a irradié dans cette chorégraphie de Michel Fokine livrée presque entièrement sur pointes, ses bras rappelant les ailes de l’oiseau qui, dans ses derniers instants, tente de joindre le ciel une dernière fois avant de se coucher inerte. On respirait d’aise pour l’artiste lors des passages où elle pouvait enfin retomber sur ses pieds.

Nicolas Zemmour a lui pour sa part livré un solo de son cru lors de la Berceuse de L’oiseau de feu (Stravinsky), dans une facture plus contemporaine (avec quand même une base de ballet classique), créant une sorte de Gollum à la gestuelle primitive, près du sol, l’atmosphère d’oppression rappelant le conte à la source de l’œuvre. Même si la proposition était très intéressante et en parfait accord avec le côté lugubre de la musique, on sentait l’auditoire moins initié à ce genre de création plus audacieuse mais rarement offerte au public de l’OSS.

Solos et frissons

Avec son programme mettant à l’honneur les plus grands airs extraits de ballet classique, la matinée de dimanche avait l’heur de plaire à la majorité des auditeurs, mais elle a surtout permis de mettre en valeur les multiples couleurs de l’orchestre, notamment par de magnifiques solos : celui du premier violon Élaine Marcil dans Thaïs (cette musicienne a le don de donner le frisson dans les aigus), celui du violoncelliste Thomas Beard dans Le cygne (on imaginait aisément l’oiseau sur glisser sur les eaux), celui de Lindsay Roberts au hautbois dans la célèbre Scène du Lac des cygnes.

Sans oublier la harpiste Danièle Habel qui a pu se faire entendre un peu partout durant le concert, surtout la célèbre Valse des fleurs tirée de Casse-Noisette. À ce sujet, peut-être aurait-on pu aller chercher des airs autre que la Danse de la fée Dragée et Danse russe. Certes, on était dans un concert de plaisirs coupables, mais on aurait pu se permettre de varier la culpabilité des plaisirs dans le cas de l’œuvre classique la plus connue de tous les temps.

À preuve, on ne s’est pas empêché de retenir d’autres œuvres moins connues du répertoire, dont la musique de ballet La nuit des Walpurgis composée par Charles Gounod pour Faust. Choix très judicieux d’ailleurs, car l’œuvre, suite de sept courtes pièces, s’est révélée une parfaite mise en bouche pour faire réchauffer toutes les sections. L’orchestre l’a très bien livrée, avec un beau liant dans les cordes, sans excès de décibels, dans le parfait esprit du compositeur français.

Coup de chapeau aussi à la danse finale du Tricorne de Manuel de Fallu, un florilège de petites explosions musicales, dément dans ses ruptures de rythmes et ses pulsations décalées, interprété magistralement. Seule une castagnette a manqué de souffle dans le milieu.

Un plaisir coupable fut aussi de rire un peu dans sa barbe quand le chef Stéphane Laforest, s’il a totalement assuré dans sa direction, a multiplié les bévues dans ses interventions, oubliant le nom des danseurs, rebaptisant la pianiste Carmen Picard, négligeant les bois au moment de présenter les différentes sections de l’orchestre, troquant deux fois les années 1800 pour 1900 (Saint-Saëns est ainsi né après sa mort), et, cerise sur le gâteau, passant à deux doigts de sauter une pièce du programme, en l’occurrence La danse des cygnes. C’est bien la première fois que ça arrive en 21 ans!

Mais comme Stéphane Laforest n’a jamais hésité à se servir de l’autodérision lorsqu’il s’adresse à son public, il a vite rattrapé la balle au bond. « L’art de s’enfoncer plus creux… », a-t-il philosophé.