Avec ses sept feuilles de papiers de dix mètres de haut et de trois mètres de large chacune, «Fragment» occupe un mur complet de la GACCUS.

Les multiples éclats de Suzelle Levasseur

L’œuvre, immense, nous happe dès qu’on met les pieds dans la galerie d’art. Créée tout spécialement pour l’expo, «Fragment» se déploie en différents tons de gris sur tout un pan de mur noir. De loin, on dirait un éclat de béton vu au microscope. De près, la texture de l’œuvre et tous les menus détails qui la composent saisissent le regard.

C’est la première fois que Suzelle Levasseur a l’occasion d’admirer le fruit des innombrables heures de travail qu’elle a consacrées à sa costaude création.  

« Jusqu’ici, je ne l’avais vue qu’en morceaux détachés », explique l’artiste peintre qui a utilisé sept gigantesques feuilles de papier Stonehenge pour la réaliser. De grands rectangles qui font trois mètres de large et dix mètres de haut. Chacun.

« Ce qu’on voit, c’est en fait la reproduction à grande échelle d’un détail tiré d’un dessin que j’ai fait. J’ai utilisé de la poudre de graphite et des pigments. »

Pour réussir à livrer un si grand format, Suzelle Levasseur a divisé ses papiers en quadrilatères, à l’image des méthodes employées à l’époque de la Renaissance lorsque venait le temps de peindre les plafonds des cathédrales, par exemple.

« Je suis contente du résultat. Cette exposition-là est pour moi source de grande satisfaction. J’y ai travaillé pendant trois ans. C’était laborieux, parce que je devais jouer dans mes archives et voir si tout était dans le bon ordre, mais ça en valait le coup », exprime celle qui a réuni plus d’une quarantaine d’œuvres issues de tout son parcours artistique.

Aujourd’hui parle d’hier

Résultat : l’exposition retrace 40 ans de création. Grands et petits formats se voisinent sur les murs de la salle. Certains sont faits de gouache ou de graphite, d’autres d’acrylique ou d’huile et de polymère. Tous ont en commun d’avoir été réalisés sur un support papier.

« C’est le trait commun entre les toiles exposées ici », note l’artiste montréalaise, qui a exposé dans diverses galeries de la province ainsi qu’à Toronto, New York et Paris.

En préparant cette nouvelle exposition sherbrookoise, elle a reconnu un langage commun entre ses tableaux des débuts et ceux d’aujourd’hui.

« J’aime jouer avec le mouvement, la profondeur, les silhouettes, les formes qui se font et se défont. C’est présent depuis le commencement de ma pratique. Ça m’a tout de même étonnée de retrouver des échos forts entre mes créations d’il y a 40 ans et celles d’aujourd’hui. 

Au fond, on reste la même personne, on raconte une même histoire, mais différemment. Avec les années, et le métier, peut-être qu’on a besoin de moins de matière pour arriver à communiquer le message, pour entrer dans le vif du sujet. »

Plusieurs tableaux exposés se déclinent en noir et blanc, avec toutes les nuances de gris qui existent entre les deux. Mais quelques-uns affichent des couleurs vibrantes, qui font penser à des éclats de feu, des coulées de lumière.

Suzelle Levasseur

Souvenirs de forge

C’est au retour d’un séjour au Studio du Québec à New York, au milieu des années 2000, que Suzelle Levasseur a trouvé l’inspiration pour les coulisses colorées qui caractérisent une part de sa production. Des souvenirs d’enfance qu’elle pensait avoir oubliés sont venus guider sa main.

« Mon père avait une forge lorsque j’étais petite. Je me suis réveillée un matin avec ces images des deux grandes portes noires qui se dressaient devant son atelier trifluvien. Et, derrière, toutes ces ombres qui s’affairaient, ces courants de feu qu’on percevait sans trop savoir l’alchimie qu’ils permettaient. C’était assez étonnant et touchant, à mon âge, de voir remonter à la surface ces souvenirs-là, de réaliser que la mémoire emmagasine des images et des sensations même lorsqu’on est tout jeunes. Pour moi, c’était réaliser qu’on est aussi façonnés d’éléments qu’on a oubliés, d’impressions enregistrées pendant la très tendre enfance. »  

Des éclats du passé, en somme. Qui se superposent au présent.

Vous voulez y aller?
Succession d’éclats
Suzelle Levasseur
Galerie d’art du Centre culturel de l’Université de Sherbrooke
Jusqu’au 31 mars