« Les affamés » a remporté le prix du Meilleur film canadien au TIFF.

Les joies de la morte campagne

« Les affamés », nouvelle production de Robin Aubert, se décline en multiteintes. Tournée à la façon d’un film d’auteur, elle s’enracine dans le cinéma de genre en jouant avec les codes de l’horreur. Mais elle est aussi traversée d’un humour noir qui produit son effet, en plus d’être portée par des images indéniablement poétiques.

L’œuvre finale est joliment inclassable. Ce n’est pas si étonnant qu’avant même de prendre l’affiche ici (le 20 octobre), elle ait ravi le TIFF (Festival international du film de Toronto), qui lui a décerné le prix du Meilleur film canadien.

« Je trouve que le résultat est vraiment à l’image de Robin Aubert. Il est comme ça dans la vie : baveux, drôle, touchant, philosophe, tout ça à la fois », résume Marc-André Grondin, qui personnifie Bonin, l’un des rares survivants d’un village où l’horreur a frappé.

Dans le bucolique rang 8, la zombification des habitants sème la terreur. Avec une poignée d’autres citoyens en fuite, Bonin tente de rester en vie en avançant dans l’épaisse forêt environnante. Les lieux, ici, constituent presque un personnage à part entière. La beauté de la nature tranche avec la sanguinolente réalité.

« Pendant tout le tournage, on était vraiment dans la bulle de Robin, à Ham-Nord, son coin à lui. On a filmé derrière sa grange, là où il a écrit le scénario. Les figurants qui jouent des zombies étaient des voisins du coin. Les chevaux qu’on voit, ce sont les siens. Il y avait une ambiance très familiale », dit celui dont le personnage est un gars au profil bas, qui suit la parade.  

« D’emblée, le casting installait quelque chose. Tu me propulses sur un plateau avec Monia Chokri, Micheline Lanctôt, Brigitte Poupart; la dernière chose que je veux faire, c’est mon mâle alpha. Je ne peux pas jouer au coq avec des actrices de pareille envergure! »

Un café avec robin

C’est la première fois que l’acteur, révélé par C.R.A.Z.Y. en 2005, tournait avec Aubert.

« Je le connaissais comme comédien et des amis communs m’avaient déjà dit qu’on formerait un bon match professionnel, mais je ne l’avais jamais rencontré. »

Jusqu’à ce qu’un courriel atterrisse dans sa boîte.

« Il se présentait comme si j’ignorais qui il était. Ça m’a fait rire. Moi, j’étais vendu d’avance. On s’est retrouvé pour jaser du projet. On a parlé de toutes sortes d’autres choses. Je suis sorti de là avec l’impression d’avoir pris un café avec un chum. »

Sur papier, le film ne lui apparaissait pas tant que ça comme une bobine suintant l’hémoglobine.

« Même pendant le tournage, moi, je n’avais pas tant de scènes d’épouvante. J’ai tiré du fusil une fois, j’ai couru à deux reprises. À la limite, il y avait plus de sang quand j’ai tourné L’imposteur et Goon. À la projection du long métrage, j’ai donc été agréablement étonné. J’ai vraiment l’impression qu’il y a eu trois films. Celui dessiné dans le scénario, celui qu’on a tourné, celui qui a été monté. Je suis vraiment content du résultat final. Tous les éléments du cinéma de genre sont là, mais j’ai quand même le sentiment que Robin a fait un film d’auteur, en ajoutant une couleur originale. »

L’originalité, d’ailleurs, était un essentiel moteur.

« Dans le bureau de production, il y avait une affiche qui disait : "On ne fait pas un Walking Dead." Il y avait une réelle volonté d’amener une proposition différente. »

Zombies symptomatiques

C’est que les scénarios apocalyptiques ont la cote à la télé comme au cinéma et en littérature. Les zombies présents à tout crin traduisent peut-être une vision désenchantée du monde?

« Je pense qu’on est maintenant plus conscients de la portée qu’ont nos gestes pour l’avenir de nos enfants, ce qui n’était pas nécessairement le cas des générations précédentes. On est dans une ère de grande communication. Les drames d’ailleurs résonnent jusqu’ici. On est tellement connectés qu’on sait dans l’heure ce qui s’est passé dans un village en Asie. La popularité des zombies en fiction révèle peut-être une inquiétude quant au sort du monde, elle met en évidence un souci environnemental. Elle est peut-être, parfois, une critique à propos de notre société de consommation. En fait, c’est sans doute un peu de tout ça... et rien de tout ça à la fois », exprime celui qui a fait ses débuts dans le métier alors qu’il était tout jeune enfant.

« Mon frère gossait mes parents pour être comédien. Moi, je voulais faire comme mon frère. Ça a commencé comme ça. J’avais du plaisir sur les plateaux. Je m’amusais vraiment. Encore aujourd’hui, je retrouve cet état-là, devant les caméras. J’ai beaucoup de fun dans ce métier. »

Un métier pétri d’inconnu et de surprises. Sur le calendrier de Marc-André, les cases des prochains mois sont toutes blanches. On peut voir le verre à moitié plein, se dire que la page ouverte laisse place à tous les possibles.

« C’est une façon positive d’envisager les choses. Mais le positivisme, ça ne paie pas un loyer, ça ne se sert pas dans l’assiette au souper. En même temps, je sais bien qu’un contrat peut arriver demain matin et durer six ans », résume celui qui a déjà remporté le César du meilleur espoir masculin, à Paris, en 2009, pour son rôle dans la comédie dramatique Le premier jour du reste de ta vie.

Plus près d’ici, il décrochait en mars dernier un prix Artis pour son rôle dans la populaire série L’imposteur, qui prendra fin à TVA d’ici quelques semaines et dans laquelle il est Philippe, un homme trouble qui mène une inquiétante double vie.

« On a terminé les tournages, déjà. C’était une belle aventure, je suis très fier de ce qu’on a fait avec cette série-là », dit le comédien qui planche aussi sur un projet télévisuel campé dans le milieu policier.

Marc-André Grondin

MICHELINE LANCTÔT
L’horreur amour-haine


Micheline Lanctôt n’aime pas les bobines d’horreur. Elle n’est pas davantage amateur de films de zombies.

« J’ai vu The Night of the Living Dead lorsque j’étais jeune. Je n’ai pas dormi pendant trois jours! Ça a réglé la question. »

Mais ça ne l’a pas empêchée de jouer dans le plus récent film de Robin Aubert, dans lequel il y a, par moments, plusieurs geysers de sang au mètre carré.

« C’est un film qui dépasse le genre dans lequel il s’inscrit. Quand j’ai reçu le scénario, j’ai été agréablement surprise. ll y a dans tout ça un mélange de tons, de l’humour, du décalé en même temps qu’un côté horrifiant assumé », explique la comédienne et réalisatrice qui avait fait appel à Aubert, le comédien, pour son dernier long métrage, Autrui.

« Sur le plateau, il me répétait qu’il allait se venger avec son prochain film à lui. Quand il m’a téléphoné pour Les affamés, j’ai tout de suite dit oui. J’aime travailler avec Robin. C’est agréable de se retrouver sur un même plateau. Il y a entre lui et moi une belle complicité professionnelle. On s’entend bien, à demi-mot. On est deux pragmatiques. C’est beaucoup l’instinct qui prime dans notre approche du métier. »

Sur la bobine aux allures de fin du monde, elle est de celles qui résistent, un fusil à la main, à défaut d’un élan d’optimisme. Parce que ça va mal, tout autour.

« Marie-Ginette Guay et moi avons eu beaucoup de plaisir à incarner ces deux têtes fortes, deux vieilles qui ne sont pas dans l’épouvante et qui abordent plutôt la situation avec la dégaine de celles qui s’en vont régler ça. »

Ces deux piliers féminins sont en partie inspirés par les tantes du cinéaste, qui a grandi entouré de femmes de tête.

« C’est super agréable de jouer ça. Et c’est super agréable d’avoir des rôles tout court, parce que, en soi, ce n’est pas si fréquent pour les actrices de notre âge », souligne Micheline Lanctôt.

Micheline Lanctôt et Marie-Ginette Guay.

BRIGITTE POUPART
Porter la fin

Le personnage incarné par Brigitte Poupart dans Les affamés n’a plus rien à perdre. Sa famille a été décimée par les envahissants zombies. Tout ce qui comptait pour elle n’est plus. Elle est seule. Et décidée à employer le temps qui lui reste à se battre, même si l’avenir apparaît sans issue.  

« Elle représente la fin d’un règne. Tout ce qui caractérisait notre société, tout ce qui s’éteint : le travail, la performance, la réussite, la famille. Il y a une perte de sens, qu’elle incarne, tandis que les humains disparaissent et que quelque chose d’autre se reconstruit, avec les zombies. Elle attend la fin, mais dans l’action. »

Les nouveaux maîtres du monde ont les dents acérées et de curieux rituels. Ils empilent les objets en d’étranges magmas.

« On peut y voir une critique sociale sur l’inutilité de toutes ces choses qu’on possède. En même temps, si la planète était décimée, tous ces objets nous survivraient », dit la scénariste, metteuse en scène et comédienne.

Friande de science-fiction et de films d’horreur, elle a plongé avec délice dans l’univers imaginé par Robin Aubert.

« C’est un tour de force, il a réussi à faire un vrai truc de zombie, mais en l’adaptant aux codes de notre société québécoise, en l’inscrivant dans un cadre plutôt matriarcal. »

Brigitte Poupart