Dans son 18e livre, Mylène Gilbert-Dumas explore un pan méconnu de l’histoire. Son roman en quatre récits parallèles mène le lecteur au cœur de la Deuxième Guerre mondiale.

Les dessous de la guerre au féminin

Des espionnes au temps d’Hitler. Une auteure estrienne qui les raconte huit décennies plus tard. Et un pasteur, qui ne croit ni aux miracles ni à la résurrection, mais qui transforme une petite communauté albertaine. Le livre de Judith, c’est un suspense historique qui explore un pan méconnu de la Deuxième Guerre mondiale et qui expose certaines similitudes entre cette époque et la nôtre. Climat de peur, triste sort des réfugiés, montée de la droite.

Le 18e livre de Mylène Gilbert-Dumas est donc un roman en quatre histoires. Celle d’une Canadienne française entraînée par les services secrets britanniques pour mettre le feu à l’Europe des nazis et éliminer des Allemands. Celle d’une riche Américaine installée en Europe qui tombe amoureuse d’un révolutionnaire recherché par l’ennemi. Celle d’un pasteur progressiste qui croit en la science autant qu’il aime son prochain. Et celle d’une écrivaine sur les traces du passé et de la vérité.

« L’idée m’est venue après avoir lu les mémoires de Noreen Riols, Ma vie dans les services secrets. J’ai alors découvert l’existence du Special Operation Executive, une branche du service secret britannique qui avait établi un camp d’entraînement près de Toronto et qui avait recruté des Canadiens français, notamment des femmes. »

Inspirée par ces faits, l’auteure sherbrookoise a créé le personnage de Cécile Maltais, engagée par le gouvernement de Churchill pour semer la terreur chez les Allemands.

« On n’a pas beaucoup d’information sur ces agents spéciaux, car beaucoup d’archives ont été détruites par peur de représailles à la fin de la guerre, mais on estime que ces agents ont raccourci la guerre de six mois. »

Cloîtrée quatre fois trente jours

Pour écrire ce livre, Mylène  Gilbert-Dumas a consacré une année à la recherche historique et une année à l’écriture. Après avoir vu de nombreux films et lu une cinquantaine de livres, annotés à l’aide de centaines de post-its, l’auteure avait son plan et était prête à écrire ses premières lignes. Elle s’est alors enfermée chez elle pendant 30 jours consécutifs. Trente jours où elle n’a parlé à personne, sauf son chum, qui vit sous le même toit. Après cette période cloîtrée, elle s’est octroyé une pause de deux semaines pour sortir boire des cafés et voir des amis. Puis, elle s’est réenfermée pour encore 30 jours. Elle a répété le tout à quatre reprises, écrivant le premier jet de chacune de ses quatre histoires qu’elle a ensuite intercalées.

C’est ainsi qu’elle a pu inventer l’histoire d’Émilienne Saxby et de son amant Tudorel Tcherniak, un Autrichien d’origine russe ayant participé à la révolution russe et espagnole. Dans le roman, le couple côtoie de réels artistes et intellectuels pourchassés par le Troisième Reich, tels André Breton ou Victor Serge. 

« Une liste des gens pratiquant ce que les nazis appelaient de l’art dégénéré avait été établie. On parle de centaines de noms. Le plus connu est peut-être Marc Chagall. Varian Fry, un personnage du livre qui a vraiment existé, est un Américain qui a réussi à sauver de nombreux écrivains ou artistes juifs ainsi que des militants antinazis qui étaient sur cette liste, en les aidant à fuir l’Europe. »

L’auteure met dans la bouche de l’amant révolutionnaire certaines phrases de Victor Serge, que Fry a aidé à fuir vers le Mexique : « L’histoire se répète parce que les souvenirs attachés aux pierres laissent indifférent celui que son confort immédiat préoccupe. »

« Émilienne comprend, en côtoyant Tcherniak, que la cause défendue est parfois plus importante que sa propre vie. Andrew, le personnage du pasteur, en vient à la même conclusion. »

La lecture amène une réflexion sur les limites du pacifisme lorsqu’il fait face au mal. Inspiré du livre de Victor Serge, La fin des temps, l’amant révolutionnaire dira ainsi que lui aussi a été pacifiste, plus jeune, avant de devenir courageux.

Des femmes non décorées

D’ailleurs l’enseignement dans les camps du Special Operation Executive (SOE) n’avait rien de pacifiste, comme Mylène Gilbert-Dumas a pu le constater en lisant deux manuels d’entraînement sur lesquels elle a pu mettre la main.

« Une de mes phrases préférées du manuel que j’ai utilisée dans le livre est celle-ci : la meilleure façon de fouiller un prisonnier est de le tuer, puis ensuite de le fouiller. Ce sont vraiment des modes d’emploi pour former des terroristes », note l’écrivaine, spécifiant que le contenu de ces ouvrages se retrouve encore aujourd’hui dans les camps d’entrainement de groupes terroristes.

Le livre de Judith permet de mettre en valeur l’effort de guerre de femmes demeurées dans l’ombre après la guerre. « Les femmes qui travaillaient pour le SOE ne faisaient pas officiellement partie de l’armée britannique comme les hommes, elles étaient membres de la First Aid Nursing Yeomanry (FANY). Après la guerre, elles n’ont pas eu droit, comme les hommes, à des pensions d’anciens combattants, même si elles avaient vécu et vu les mêmes horreurs. Alors que plusieurs hommes ont reçu rapidement des médailles après la guerre, les femmes ont dû attendre parfois 10, 20, 30 ans avant d’être décorées. Plusieurs sont mortes avant. Et d’autres ont dû vendre leur médaille tellement elles étaient dans des situations précaires. » 

Le message du pasteur, quant à lui, est inspiré du mouvement de l’Église unie du Canada ou celui du Progressive Christianity aux États-Unis.

« En fait, ce sont des humanistes qui s’occupent de leur prochain. La vision de Dieu du pasteur est celle qu’Einstein avait, soit celle d’un Dieu bon et non interventionniste. Aussi, il accepte de ne pas tout comprendre. »

MYLÈNE GILBERT-DUMAS
LE LIVRE DE JUDITH
ROMAN
VLB Éditeur
480 pages