Un peu plus de 400 personnes ont assisté samedi soir au plus récent spectacle d’Ariane Moffatt au Théâtre Granada, lequel s’est déroulé dans un déchaînement de sons et lumières.

Les délicieux déchaînements d’Ariane

CRITIQUE / Ariane Moffatt semble être encore subjuguée par la décharge d’énergie qui a suivi la naissance de son petit Georges en 2017. Une force créatrice si puissante qui l’a fait se retrouver en studio alors que dernier-né n’avait que deux mois et qui a donné son plus récent opus, Petites mains précieuses.

Résultat : l’artiste, qui aura 40 ans dans un mois, a offert une fantastique soirée au cours de laquelle elle a retrouvé la fougue de ses 20 ans.

Non pas que le spectacle qui avait suivi l’album 22 h 22, en 2015, était moins réussi, mais il était, disons, plus assis, en lien avec une sorte d’apaisement venu de la maternité. Cette fois, c’était comme si Ariane renouait avec la musicienne des débuts, celle qui ne vivait que pour Euterpe. Avec une irrésistible envie de mettre le paquet.

Et paquet, il y a eu. À commencer par une immense « bulle » translucide propice à décupler l’éclairage, dans laquelle Ariane et ses musiciens ont ouvert le spectacle. À vrai dire, on craignait au départ que tout le concert se déroule ainsi, avec une chanteuse en cage…

Mais la bulle s’est ouverte dès la deuxième pièce, prenant alors la forme de deux quartiers de dômes formant écrin autour du quatuor, Ariane bien en avant, avec ses claviers dont elle n’allait pas rester prisonnière, s’offrant plusieurs moments pour saisir le micro et s’approcher de ses admirateurs.

« C’est notre troisième spectacle en trois soirs, mais quand on est mère de trois garçons de moins de cinq ans, dont des jumeaux, tout le reste, c’est des vacances! », d’expliquer avec humour celle pour qui Sherbrooke occupe une place encore plus particulière dans le cœur.

C’est en effet au CHUS qu’elle s’est retrouvée lorsqu’une pré-éclampsie a fait devancer de plus d’un mois la naissance de Georges. Plusieurs membres du personnel de néonatalogie, avec qui elle a noué des liens lors de cette naissance « rocambolesque » (selon ses propres mots), étaient présents. La proximité entre l’artiste et l’assistance n’aurait pu être plus vive.

D’ailleurs, quelle belle salle pour Ariane! Il y a des publics chaleureux, mais celui-là, c’était de la vraie soie : vite dégêné, connaissant les paroles par cœur, il n’a eu besoin, comme l’a souligné la musicienne, que d’une petite allumette pour prendre feu. « Ça, c’est le Sherbrooke que je connais! »

Judicieux hameçonnage

On ne peut que s’incliner devant la belle « stratégie » d’Ariane dans sa feuille de route du spectacle, interprétant d’abord, dans l’ordre, les quatre premières chansons de Petites mains précieuses — dès la troisième (La statue), on sentait que c’était dans la poche. Avec ce crescendo dansant, elle a pu « rapailler » ses ouailles près de la scène, donnant le coup de grâce avec une livraison « multi-époques » de Debout (il y avait, dans l’arrangement, aussi bien du disco que des claviers 80 et de la pop 90).

L’artiste avait ainsi la foule toute près d’elle pour livrer le cœur plus tranquille de sa prestation. Avouons-le, c’était un peu baveux d’hameçonner ainsi son public pour lui balancer ensuite des tempos plus lents (Cyborg et une agréable reprise de Sweetest Taboo de Sade), puis trois extraplanantes (Pneumatique noir, N’attends pas mon sourire, Viaduc). Disons que ça coupait l’élan, mais Ariane a de petits trucs pour garder la salle alerte, comme se lancer dans un rap, ajouter de la batterie là où il n’y en avait pas ou greffer la mélodie de Careless Whisper à un moment inattendu.

L’auditoire ne perdait rien pour attendre : la claviériste a vite relancé la machine avec In Your Body, Retourne chez elle, Je veux tout et Réverbère, bénéficiant d’une belle chorale à ses pieds.

Ben oui, imparfait…

Saluons d’ailleurs l’aisance d’Ariane sur scène, pas simplement pour la sincérité de ses rapports avec la foule, mais aussi sa capacité de tout rattraper. Elle rate un des accords d’Imparfait? Elle soupire : «Prouffffff! Ben oui, imparfait. » Elle chante le refrain de Je reviens à Montréal et peine à rejouer le solo de piano? « Bon ben… ça va être juste ça! »

Il faut préciser que l’on était dans un segment solo consacré aux « demandes spéciales », que l’on aurait vraiment voulu plus long. L’interprétation de Perséides a conclu avec émotion cette partie plus que réussie.

De cette prestation survolant les six albums d’Ariane, on se souviendra aussi du travail impeccable des trois musiciens (quand Philippe Brault, le réalisateur de l’heure, accepte d’être votre bassiste, on peut parler d’une équipe de feu), de la clarté de la sono, de la variété, de la précision et des déchaînements poétiques des éclairages. Vraiment, un des meilleurs spectacles donnés à Sherbrooke depuis le début de l’année. Ça mérite assurément une nomination pour un Félix.