Sylvain Trudel, Olivier Brousseau, Isaël McIntyre, Jérôme Fortin et David Bélanger.

Les camarades trad de Musique à bouches [VIDÉO]

L’année 2016 avait été exceptionnelle pour Musique à bouches. Grâce à un contrat de licence signé avec les Disques Passeport pour son album Jusqu’aux oreilles, le quintette trad sherbrookois avait non seulement vu son rayonnement doubler, mais s’était retrouvé avec des nominations à l’ADISQ, au GAMIQ et aux Prix de musique folk canadienne, à Toronto.

La formation était d’ailleurs repartie de la Ville-Reine avec le trophée du Groupe vocal de l’année. Le Félix de l’album de musique traditionnelle lui avait échappé, mais avait été compensé par une invitation des Cowboys fringants à chanter avec eux lors du gala télévisé.

Deux ans et demi plus tard, les cinq interprètes ne peuvent que constater les pas de géant que ces récompenses peuvent rendre possibles, même s’ils ne courent pas après elles.

« C’est comme si cette reconnaissance de nos pairs était venue mettre un sceau d’approbation, une garantie de qualité. Quand nos agents parlent de nous aux diffuseurs ou aux médias, ça donne une crédibilité », illustrent David Bélanger, Jérôme Fortin et Olivier Brousseau.

Car, oui, les Musique à bouches ont maintenant un agent, depuis environ un an, qui leur a permis de se délester de quelques tâches, notamment la recherche de contrats de spectacles. L’agence Résonances, dont font également partie les Charbonniers de l’Enfer, Boogat et Élage Diouf, leur apporte en plus un soutien pour la production.

« Pour des gars comme nous qui se produisent eux-mêmes depuis le début, c’est une aide considérable. Les gens de Résonances ont accès à un réseau de contacts nouveau pour nous. Ils nous ont aussi fait rencontrer un agent américain, car nos chansons sont vraiment bien reçues là-bas. Il y a encore beaucoup d’Américains d’ascendance francophone », résume le trio.

« Le prix de musique folk nous a ouvert la porte de plusieurs vitrines, poursuit David Bélanger. Nous sommes allés à la FrancoFête, au Nouveau-Brunswick, et au Northeast Regional Folk Alliance [qui regroupe des diffuseurs de Nouvelle-Angleterre]. Ça nous a aussi aidés à obtenir un soutien en recherche et création du Conseil des arts du Canada, ce qui nous a permis, pour la première fois, d’aller fouiller dans les archives folkloriques de l’Université Laval. »

Encore les trois beaux canards...

Car une des différences majeures de L’habit de plumes, opus 3 du quintette a cappella (le spectacle de lancement, dimanche au Parvis, est à guichets fermés), est qu’il est majoritairement constitué de textes d’archives, alors que, pour Jusqu’aux oreilles, la bande s’était surtout tournée vers des partitions et des « sourciers » comme Jean-Paul Guimond et Gérard Dussault, véritables mémoires vivantes de chansons traditionnelles.

« Cette fois-ci, Olivier a passé des heures à fouiller à l’Université Laval », souligne Jérôme Fortin.

« L’équivalent de trois fins de semaine, poursuit Olivier. À la suggestion de Michel Faubert, je me suis concentré sur les collectes des ethnomusicologues Robert Bouthillier et Marc Gagné. Ça représente une multitude de fichiers à écouter. La même pièce peut se rencontrer 150 fois, chacune avec son interprète et ses nuances. Mon défi, c’était de trouver celles qui étaient juste un peu différentes. Je suis revenu de là avec 300, 400 chansons. J’ai évidemment fait un gros tri au retour, pour en garder une vingtaine que j’ai présentée au groupe. »

Il faut dire que, dans son processus de création, Musique à bouches se donne une grande liberté dans les arrangements, car « le trad permet ça, sans dénaturer la chanson », précise David Bélanger. En font foi toutes ces complaintes parlant d’un étang derrière chez nous où « trois beaux canards s’en vont baignant ».

Donc, s’il faut écrire un nouveau couplet, ajouter une turlute ou modifier une mélodie pour que la pièce ressorte davantage, les Musique à bouches ne s’en empêcheront pas.

« Nous sommes aussi des arrangeurs et des musiciens », rappelle Jérôme Fortin, soulignant que ses collègues et lui sont issus du chant choral. « Travailler les voix et donner notre propre couleur aux chansons fait partie de notre plaisir. Nous aimons la polyphonie, les textes qui évoluent, avec un petit côté progressif. On veut respecter l’essence de la chanson tout en lui apportant une autre tournure pour qu’elle soit au goût du jour. »

« Certains sont plus puristes et préfèrent laisser les paroles et la mélodie telles quelles, mais comme les archives ne sont pas un puits sans fond, il faut regarder la possibilité de faire des versions actualisées », conclut Olivier Brousseau.

Musique à bouches en décembre 2016, quelques semaines après avoir remporté le trophée du Meilleur groupe vocal aux Prix de musique folk canadienne, à Toronto.

Cas d’harmonie

Quinze ans après son tout premier concert — le groupe a débuté en 2004 sous forme de sextuor, René Desmarais et Daniel Charest ayant finalement tiré leur révérence pendant qu’Isaël McIntyre venait à la rescousse comme podorythmiste pour se joindre au quintette que complète Sylvain Trudel —, l’unité

au sein de Musique à bouches se porte à merveille. Même mieux que jamais.

« Comme nous l’a déjà dit Yves Lambert, lorsqu’on fait de la musique en groupe, on passe beaucoup plus de temps ensemble à ne pas jouer de musique. C’est donc plus important d’être entouré de personnes avec qui tu t’entends bien, pas seulement avec qui tu joues bien. Au départ, on est des amis, on se côtoyait avant Musique à bouches. On dégage une espèce de fraternité, une complicité naturelle que les gens apprécient beaucoup sur scène. Pour nous, passer quatre ou cinq jours ensemble, c’est comme des vacances. On ne sent jamais une seule tension. Il y a aussi un processus démocratique dans les choix artistiques. On arrive toujours à un consensus, Les décisions sont unanimes à 97 pour cent. Quand on est moins d’accord, on se rallie quand même à la famille », racontent les trois chanteurs.

Pour la première fois, Musique à bouches a aussi pu enregistrer en groupe au lieu de chaque voix séparément, au studio Ouïe-Dire de Pierre Duchesne, à Shefford.

« Pierre a réussi à trouver les bons micros pour qu’on puisse faire la prise de son tous en même temps. En se voyant les uns les autres, on pouvait aller chercher toute l’énergie du groupe sur scène », souligne Olivier.

Grâce à leur agence, les Musique à bouches ont également décroché une résidence de création en novembre dernier à Notre-Dame-des-Prairies, dans Lanaudière. Pendant une semaine, ils ont donc pu se concentrer uniquement sur la préparation de leur spectacle, s’initiant au travail avec une metteuse en scène (Delphine Verronneau).

« C’est la première fois qu’on avait un regard extérieur sur notre prestation. Il reste le rodage à faire, mais cette fois-ci, on lance un album avec un spectacle déjà bien monté. Cette résidence-là, ça valait quatre mois de répétition », conclut Jérôme.

« Au départ, on est des amis, on se côtoyait avant Musique à bouches. On dégage une espèce de fraternité, une complicité naturelle que les gens apprécient beaucoup sur scène. Pour nous, passer quatre ou cinq jours ensemble, c’est comme des vacances », répondent Olivier Brousseau, Jérome Fortin et David Bélanger pour expliquer les quinze ans d’existence de Musique à bouches.

COMME UNE PLUME AU CHANT

L’habit de plumes

« Cela faisait des années que Sylvain [Trudel] nous parlait de cette chanson qu’il aimait, sans qu’on arrive à trouver le filon pour l’intégrer à notre répertoire. C’est une chanson collectée par Marius Barbeau, mais qui a aussi été popularisée par Garolou », de dire Olivier Brousseau.

Finalement, le groupe a réussi à la « tradifier » lorsqu’Isaël a composé une turlute en ouverture. « Pour nous, les paroles symbolisaient bien la condition de l’artiste », poursuit Jérôme Fortin pour expliquer pourquoi L’habit de plumes a été choisie comme chanson-titre.

« Dans le texte, le personnage s’habille de plumes pour gagner sa vie à chanter. On se projetait beaucoup là-dedans : le temps d’un spectacle, on revêt notre habit de plumes. Ça se termine moins bien pour le personnage, parce qu’il est poursuivi par des chasseurs et que des dames veulent le mettre en cage. Mais pour nous, cela reste représentatif d’une démarche artistique qui nous permet de nous sentir libres. »

Compère

« Celle-là, on est certains qu’elle n’existera pas ailleurs, commentent Jérôme et Olivier, parce que c’est l’amalgame d’extraits de trois chansons différentes et que nous avons créé le dernier couplet nous-mêmes. On se disait que ce serait l’fun d’avoir une fin qui n’en finit pas, justement. Ça laisse une impression de plus longue menterie du monde! »

La marmelade

« Pour celle-là, on a écrit un couplet destiné à la ministre de la Culture, pour remplacer un autre couplet qu’on aimait moins. C’est une chanson humoristique avec laquelle on voulait faire un petit lien politique », expliquent David et Olivier.

Au pied du courant

« C’est une chanson du romancier et parolier irlandais Dominic Behan, The Auld Triangle, interprétée d’abord par son frère puis reprise énormément en Irlande, entre autres par les Dubliners et les Punch Brothers. C’est l’histoire du geôlier britannique qui s’occupe de prisonniers irlandais. On trouvait qu’il y avait un parallèle à faire avec l’histoire des Patriotes et la prison du Pied-du-Courant. J’ai mis le texte dans les mains de mon ami Sylvain Manseau pour une adaptation en français », rapporte Olivier.

Discographie

2009  Musique à bouches en spectacle
2014  Jusqu’aux oreilles
2019  L’habit de plumes