La salle Maurice-O’Bready n’aurait pas été remplie presque à ras bord vendredi soir si l’auditoire n’avait été convaincu qu’il assisterait à un classique des Belles-soeurs quasi sans faille.

Les Belles-soeurs : une belle fin d’anniversaire

CRITIQUE / Que les Belles-sœurs n’aient pas pris une ride en 50 ans, cela tombait sous le sens (surtout avec le coup de jeune donné par la géniale version musicale signée par Daniel Bélanger en 2010). La salle Maurice-O’Bready n’aurait pas été remplie presque à ras bord vendredi soir si l’auditoire n’avait été convaincu qu’il assisterait à un classique quasi sans faille.

La tournée du demi-siècle de ce chef-d’œuvre théâtral québécois s’achève ainsi à Sherbrooke, dans une atmosphère de retrouvailles. Retrouvailles avec un texte adoré de Michel Tremblay, avec un passé en grande partie révolu mais pas complètement, avec des comédiennes aimées, avec une musique sur la coche… et même avec la familiarité conséquente.

Comprendre que le spectacle a quelque peu souffert de ce qui arrive souvent aux productions qui tournent longtemps : une légère couche de trop qui s’est installée dans les passages comiques. Rien de bien dommageable, mais on pouvait percevoir, chez certaines actrices oubliant que le texte avait déjà sa propre charge d’humour, un soupçon de cabotinage ou de jeu inutilement grossi.

Mais il faut dire que l’équipe du spectacle a eu un public en or, qui a chaudement applaudi chacune des chansons, les drôles comme les tristes, et ne s’est pas fait prier pour rire des volontaires fautes de français, des répliques vert foncé et des mimiques bien placées. Retrouvailles, disions-nous…

Délicieusement détestable

Ceux et celles qui avaient vu les précédentes versions n’ont pas dû être trop dépaysés : même décor, même passerelle supérieure où se trouvent les comédiennes en attendant leur entrée (ce qui leur permet de chanter et de faire les harmonies vocales avant d’entrer dans l’action), même tulle en fond de scène derrière lequel se cachent trois musiciens polyvalents qui jouent en direct.

René-Richard Cyr n’a pas non plus réinventé à l’excès sa mise en scène, conservant les valeurs sûres, se fiant surtout à la direction d’actrices, dont quelques-unes reprenaient un rôle déjà bellement interprété par le passé. À commencer par Sonia Vachon (Rose Ouimet), qui a interprété son Maudit cul dans une sincérité à fendre l’âme, et Hélène Major, qui livre une Lisette de Courval à la fois délicieusement détestable et ridicule avec toutes ses manières.

Mais cette cuvée 2018 révèle aussi d’impressionnants nouveaux talents, dont Jade Bruneau (émouvante Desneiges Verrette) et Geneviève Saint-Louis (exécrable et clownesque Marie-Ange Brouillette).

Kathleen Fortin (Germaine Lauzon) est vraiment celle qui livre la prestation la plus surprenante et… la plus attendue. Au sens où il était évident que cette actrice, au talent indéniable, avait la stature pour endosser le rôle. Presque impossible de ne pas avoir le cœur brisé lorsque la pauvre Germaine se retrouve seule à la fin dans sa cuisine post-saccage.

Éveline Gélinas avait la difficile tâche de succéder à Maude Guérin dans la peau de Pierrette. Mission impossible : Maude Guérin est quand même Maude Guérin. Plus retenue dans les émotions, Éveline Gélinas a quand même étonné, notamment par sa façon d’habiter physiquement le personnage.

Quatrième mur brisé

Maudite vie plate, L’ode au bingo et J’ai-tu d’l’air de que’qu’un qui a déjà gagné que’qu’chose sont les pièces qui ont le plus fait réagir, le metteur en scène permettant même à ses comédiennes, dans la troisième chanson, de briser le quatrième mur et de faire taper la salle des mains.

Bien sûr, les femmes d’aujourd’hui ne sont plus autant soumises à l’Église et aux hommes qu’en 1968. Le bingo n’est plus le principal moyen d’évasion de leur vie d’épouse et de mère soumise. Mais elles n’occupent certes pas encore toute la place qui leur revient et la course aux biens matériels n’est pas encore passée de mode. Belles-sœurs aura donc toujours sa pertinence, tant pour se rappeler le chemin parcouru que pour envisager celui qui reste à faire.

Il reste seulement quelques billets pour l’ultime représentation, ce samedi 5 janvier à la SMOB. Peut-être faut-il sauter sur l’occasion, au cas où il n’y aurait pas de reprise avant le 60e anniversaire… en 2028.