Vincent Vallières

Les 20 ans de Vincent

Vincent Vallières est arrivé d’Italie la veille. Les vacances ont été douces, le retour est animé. Neuf heures du matin, mardi, et il file déjà sur la 10. Direction Montréal, où l’attendent ses complices de la première heure, Simon Blouin, Michel-Olivier Gasse et André Papanicolaou. Ensemble, ils vont lancer les répétitions pour la mini-tournée anniversaire qui souligne les 20 ans de carrière du chanteur magogois.

« J’ai hâte de retrouver le band. Parce que chacun a ses projets de son côté, ça fait un bout de temps qu’on n’a pas joué ensemble tous les quatre », explique l’auteur-compositeur-interprète, qui voit dans ce circuit de quelques shows en petites salles une occasion de rejoindre les admirateurs de la première heure.  

Ceux-ci ont d’ailleurs vite répondu présents. Le tour de chant Face A / Face B a créé l’événement et suscité l’engouement lors de son annonce. En 48 heures, les billets étaient déjà presque tous vendus, la majorité des salles affichant complet.

« On ne s’attendait pas à ça, mais ça nous fait évidemment très plaisir. On retourne dans des lieux de diffusion où on n’a pas nécessairement eu l’occasion de remettre les pieds souvent ces dernières années. Ça nous rappelle l’esprit de nos années 2000, alors qu’on animait la scène de plusieurs partys universitaires et collégiaux. La fébrilité qui m’habite est différente de celle qui accompagne habituellement le lancement d’un nouveau projet de création. Il n’y a pas d’inquiétude quant à la façon dont ce sera reçu. Je suis dans le fun pur, je m’en vais m’amuser avec des chums devant un public qui sait exactement ce qu’il vient voir. »

Le programme n’a rien d’une surprise. Les spectateurs achètent un concept clair et sans mystère. Face A / Face B, c’est l’intégrale sur scène de Chacun dans son espace et du Repère tranquille. Les chansons s’enchaîneront sur scène dans l’ordre exact où elles figurent sur disque.  

« L’exercice m’a été un peu inspiré par Springsteen, qui fait parfois ça en show. C’est un beau trip. » 

En 1999, à l’époque du premier album Trente arpents : Martin Pruneau, Michel-Olivier Gasse, Vincent Vallières, Francis Rivard, Claude Lacroix (assis) et Sylvain Lussier.

Le parfum des débuts

Le choix des deux opus à mettre en vitrine allait presque de soi. 

« Parce que c’est à partir de ceux-là que j’ai l’impression d’avoir vraiment commencé dans le métier et que mes chansons ont gagné en personnalité. Je ne renie absolument pas ce que j’ai fait avant, mais mes deux premiers disques étaient davantage des projets d’apprentissage, je dirais. C’est plus difficile de me retrouver dans les toutes premières chansons. Et ça se comprend. Mon premier album, je l’ai enregistré en sortant du cégep. J’étais étudiant à l’université, ma perception des choses était celle d’un jeune de cet âge-là. Il me manquait des acquis. »

C’est Bernard Caza qui, alors, avait enclenché le projet de disque. Le directeur artistique du Vieux Clocher de Magog a été le premier gérant du chanteur. 

« Il a cru en moi avant tout le monde, quand moi-même je doutais. Je lui dois beaucoup parce que, à ce moment-là, personne n’aurait parié sur mes chansons et ma musique comme lui l’a fait. »

Un premier disque, Trente arpents (1999), a été suivi d’un second, Bordel ambiant (2001).

« J’ai croisé Éric Goulet pour la première fois à cette époque-là. Ça aussi, c’est important dans mon parcours. »

 C’est après le lancement du deuxième disque qu’il y a eu un véritable déclic. Vincent terminait son baccalauréat en enseignement. La croisée des chemins se dessinait. Il aurait pu prendre la voie des classes secondaires. 

« Mais je sentais que j’avais besoin de pousser la musique plus loin. C’est vraiment ma blonde, avec qui je suis encore aujourd’hui, qui m’a aidé à prendre la décision de me consacrer à la chanson. Elle m’a dit qu’elle pensait que je devais continuer. Qu’elle allait m’appuyer pour que je me consacre uniquement à ça, pour que j’aille au bout de la patente. Si je n’avais pas eu ce soutien-là, j’aurais probablement bifurqué vers autre chose. C’est à partir de là que c’est devenu mon métier. J’ai commencé à me dire qu’aujourd’hui, ma journée, ce serait de composer une chanson. J’ai écrit Juliette. Et puis Manu. C’est devenu concret de cette façon. Après ça, il y a tout l’entourage que j’ai eu depuis le début. Je le dis souvent aux jeunes que je rencontre : une partie de ton talent, c’est ta capacité à choisir les bonnes personnes autour de toi. » 

Lors du lancement de Chacun dans son espace en 2003 : Vincent Vallières, Michel-Olivier Gasse, Simon Blouin et David Brunet.

Douce nostalgie

Avec Chacun dans son espace, puis avec Le repère tranquille, le chanteur a l’impression d’avoir monté des marches rapidement. En 2005, il remportait le prix Félix-Leclerc de la chanson. Sa musique a commencé à rayonner davantage dans la province. Mais c’est en 2009, avec le disque Le monde tourne fort, qu’il s’est fait connaître à grande échelle.

À l’approche de remonter sur scène pour interpréter les chansons qui ont précédé la déferlante générée par On va s’aimer encore (Félix de la chanson populaire de l’année en 2011), le chanteur mesure la portée du plongeon en arrière. Ce bouquet de neuf spectacles est une parenthèse sur le chemin. Un regard sur hier. Une occasion de renouer avec l’esprit d’une époque pas si lointaine, mais qui appartient pourtant à un « avant » révolu. 

« Ça suscite un peu de nostalgie, mais ce n’est pas un sentiment qui me déplaît. La touche de mélancolie qui vient avec ce genre de projet ne me rend pas malheureux. Les dernières semaines ont été marquées par un temps d’arrêt. J’ai pris un moment pour me réjouir de ce que j’ai fait jusqu’ici, pour en profiter, pour apprécier avant de me lancer dans de nouveaux défis. J’ai l’impression que c’est un instant charnière. J’ai replongé dans mes disques. Il y a une certaine évolution dans les thèmes que j’aborde. Mon rapport aux chansons d’amour et au passage du temps s’est transformé. Quand je réécoute mes chansons, ça me fait un drôle d’effet, c’est quasiment comme si c’était quelqu’un d’autre qui les avait signées. Les textes que j’ai écrits à l’université ou dans les années qui ont suivi la fin de mon baccalauréat étaient teintés de certaines préoccupations qui m’habitaient alors. L’engagement, la maison, les enfants, tout ça s’imbrique dans mes textes. Là, mes enfants grandissent, ils ont entre 10 et 13 ans. C’est la fin de la petite enfance. J’ai l’impression que j’entame un autre cycle de vie. Et que ça va se répercuter dans ma musique. » 

La grande ville se dessine à l’horizon. L’entrevue tire à sa fin, les retrouvailles entre musiciens approchent. Pendant qu’il enfile les derniers kilomètres sur l’autoroute, les souvenirs qui émergent ont un parfum de bitume, de paysages qui défilent, de longues heures à rouler dans la fourgonnette de tournée.  

« Ce qui me revient, surtout, ce sont les moments de route marquants. Mais ultimement, ce qui reste, c’est l’amitié. J’ai tellement vécu des affaires avec ces gars-là! On a joué devant des publics confidentiels ensemble, on s’est aussi produit devant une foule de 70 000 personnes au Festival d’été de Québec. Ce qui s’est noué entre nous, tout ce qui reste, ça m’émeut. »

Avec son fils Théo, lors du concert Tremblement de cœur pour Haïti en 2010 au Théâtre Granada.

Les années vinyles

Depuis la sortie de l’opus Le monde tourne fort, en 2009, chaque album de Vincent Vallières est aussi lancé en vinyle, édition limitée. Il profite de ses deux décennies de carrière pour lancer Chacun dans son espace et Le repère tranquille, respectivement enregistrés en 2003 et en 2006, en 33 tours. Les deux seront en vente dès le 12 avril. 

« Je le fais parce que j’adore le rapport avec le vinyle. Comme plusieurs autres collectionneurs, d’ailleurs. Parallèlement à la chute des ventes du CD, il y a une nette augmentation des ventes de microsillons au Canada depuis quatre ans. On ne va pas se leurrer, ce n’est pas ça qui va renverser la tendance de la dématérialisation de la musique. Mais ce que ça dit, c’est qu’il y a encore des amoureux de l’objet, il y en a qui aiment avoir une pochette dans leurs mains, un support physique », souligne le chanteur. 

Il fait partie du nombre.  

« Je me souviens des nombreux après-midis où, avec [Michel-Olivier] Gasse, j’allais faire le tour des disquaires indépendants de la rue Wellington. On regardait les nouveautés et on échangeait nos vieux disques en bargainant. C’est l’une des activités que j’ai le plus aimé faire pendant mon adolescence. Les disquaires, je les idolâtrais. Je pense à Sylvain Lussier, par exemple, qui travaillait chez Archambault et qui est plus tard devenu mon guitariste. Il a pris le temps de m’initier à Léo Ferré, en me disant quoi écouter en premier, en m’aiguillant sur la portée de tel texte, la force de telle chanson. C’était un éclaireur, en quelque sorte. Il y avait une discussion, un échange. Les libraires indépendants font ça aussi, pour la littérature. »

Maintenant, ce sont ses enfants qui éprouvent le même plaisir à glisser les noires galettes de polymère sous l’aiguille de la table tournante. 

« Il y a une nouvelle génération de mélomanes qui s’approprient l’objet. Sans doute parce qu’il y a quelque chose de précieux dans le disque vinyle. C’est un bel objet qui sonne bien, qui fait rêver et qui engage l’auditeur parce qu’il doit choisir le disque, le sortir de sa pochette. Le tourner pour écouter la face B. »

Vincent Vallières

Discographie 

1999 — Trente arpents
2001 — Bordel ambiant
2003 — Chacun dans son espace
2006 — Le Repère tranquille
2009 — Le monde tourne fort
2013 — Fabriquer l’aube
2017 — Le temps des vivants

Sur le bord du lac Memphrémagog en 2009.