Michel Rivard donnait mardi soir la dernière représentation de 2019 de son spectacle L’origine de mes espèces, récompensé par trois Félix au dernier gala de l’ADISQ. Quelque 1200 personnes ont assisté à sa prestation à la salle Maurice-O’Bready.

Le tour de force de Michel Rivard

CRITIQUE / Que Michel Rivard soit un artiste accompli, ça, on le savait. Mais on ne l’avait encore jamais vu tout faire en même temps : acteur, chanteur, musicien, auteur, poète. C’est probablement ce tour de force de marier théâtre et chanson, sur du matériel entièrement original, qui a valu le Félix du spectacle de l’année (auteur-compositeur-interprète) à L’origine de mes espèces. Quelque 1200 personnes ont pu le constater hier soir à la salle Maurice-O’Bready.

D’emblée par l’ampleur de l’offrande : 105 minutes de texte et de nouvelles chansons, sans pause ni aucun phoque en Alaska sur lesquels s’appuyer. Ensuite pour le remarquable travail dramaturgique accompli (avec quand même de l’aide, rendons à César...), car nous étions bel et bien dans un spectacle plus près du théâtre que de la chanson. Théâtre minimaliste, s’entend, sous forme de monologue joué, avec une porte et un mur comme seuls éléments de décor, quelques accessoires, éclairages et projections, notamment de photos d’archives, mais du théâtre quand même, où l’histoire est le socle sur lequel se dépose la musique.

Finalement, l’œuvre est remarquable pour les multiples variations littéraires sur lesquelles sieur Rivard nous entraîne, à commencer par la chanson. À 68 ans, l’artiste a une plume encore belle et vigoureuse. Des créations comme Tombé du ciel, Mimer l’amour et Maman mélancolie sont des délices pour les amants des mots. Suit le texte théâtral, avec des moments purement narratifs où les traits d’humour se pointent régulièrement, et d’autres essentiellement poétiques, où l’on s’abandonne simplement à la spirale des images suggérées.

Finalement, la structure même du spectacle est dotée d’une efficace progression dramatique, faite de petites révélations à intervalles réguliers ainsi que de sauts à différents moments du passé qui n’entravent en rien le fil du récit et vont jusqu’à le propulser (pas étonnant que L’origine de mes espèces soit également reparti avec le Félix du meilleur script).

Une bonne partie de cette réussite est probablement la « faute » de l’auteure Alexia Bürger, conseillère dramaturgique, qui a fort certainement aidé à construire cet habile crescendo. Saluons aussi le travail de Claude Poissant dans la mise en scène (le troisième Félix récolté à l’ADISQ), qui a imaginé un emballage très discret, presque transparent, à cette prestation où il fallait laisser toute la place à l’écriture.

Autofiction impressionniste

Décrit comme une « autofiction impressionniste », L’origine de mes espèces s’inspire en grande partie de la vraie vie de Michel Rivard, fils du comédien Robert Rivard (1927-1989). Certains savaient peut-être déjà qu’il était né dans des circonstances troubles pour les années 1950, soit avant le mariage de ses parents. Mais les découvertes que le musicien fera par la suite sur sa conception, découvertes qui le mèneront à la quête tenant lieu de colonne vertébrale du spectacle, sont toutes fraîches pour plusieurs admirateurs.

La soirée ne se limitera pas qu’à cette quête, avec plusieurs belles pages d’enfance, des anecdotes cocasses, des plongées dans différentes époques de la vie du chanteur (notamment les folles années 1970) décrites avec force détails. Étonnamment, ces digressions, qui pourraient laisser l’impression de ne pas faire avancer l’action, révèlent souvent leur rôle de catalyseur à la toute fin et permettent en même temps de varier les plaisirs.

Même si certains passages pourraient être joués avec plus de ferveur, Michel Rivard adopte une judicieuse retenue, laissant la charge émotive aux mots sans mettre de couche de trop. Il continue également d’être l’excellent guitariste que l’on sait, secondé par Vincent Legault aux programmations et autres instruments, lui aussi tout en discrétion, tellement qu’on en oublie sa présence.

L’ultime preuve que nous étions au théâtre, c’est la fin ouverte... qui aura sûrement frustré plus d’un spectateur en attente de la révélation. Mais en laissant cette histoire de doute en suspens, Michel Rivard en induit un sérieux dans la caboche de l’auditoire : quelle est la part de vérité et de fictif dans tout ça? Et si, dans le fond, il n’y avait aucun mystère dans l’origine du chanteur?

Espèce de Michel Rivard!