Avec The Ballad of the Runaway Girl, Elisapie Isaac met fin à une absence de six ans sur disque.

Le temps des réconciliations

Six ans qu’Elisapie Isaac n’avait pas fait paraître de nouvel album. Mais six années vraiment bien remplies, notamment par l’arrivée de ses deux fils. Le premier est né en 2014, en plein milieu de la tournée Travelling Love, et le second, pas plus tard qu’en mai dernier. Ce qui a repoussé la sortie de The Ballad of the Runaway Girl, prévue initialement pour mars de cette année.

« En fait, l’album est enregistré depuis deux ans déjà! Mais nous sommes contents d’avoir pris notre temps, car il a fallu trouver une nouvelle équipe pour la gérance et le disque. Nous voulions aussi regarder du côté de la France », révèle celle qui est également mère de Lili-Alacie, 12 ans, née de sa précédente union avec le comédien Patrice Robitaille.

L’opus paraît donc sur étiquette Bonsound, à laquelle Elisapie s’est jointe l’an dernier, alors que c’est Yotanka qui se chargera de la France. L’artiste a produit l’album elle-même et l’a coréalisé avec Joe Grass et Paul Evans. Et cette fois, contrairement à Travelling Love, une ample tournée de spectacles est prévue au Québec jusqu’au printemps prochain.

La chanteuse inuite reconnaît que son précédent album, plus pop et presque exclusivement en anglais, a reçu un accueil plus tiède ici, malgré le Félix du meilleur l’album anglophone obtenu en 2013. « J’aurais aimé qu’il marche mieux. Il y a des gens qui l’ont adoré. Mais c’est vrai que le changement était radical. Alors quand je suis tombée enceinte pendant la tournée québécoise, nous avons décidé de ne pas pousser pour la prolonger. Si le public voulait vraiment le spectacle ici, il allait le réclamer. Je suis davantage allée du côté du Canada anglais. »

Dire « j’ai besoin »

Mais il y a ensuite un creux de vague, une dépression post-partum qui s’est étalée sur une année, qu’elle raconte dans Ikajunga et qui l’a tenue loin de la création plus longtemps que prévu.

« Je n’ai pas été un an roulée en boule dans un coin. Mais j’avais le sentiment d’être fragilisée, comme quelqu’un qui vit un burn-out. J’étais émotivement hyperactive, j’avais peur, je doutais de tout! Je ne voulais même pas essayer de faire quelque chose : je craignais trop d’échouer. »

Indirectement, ces moments d’anxiété influenceront beaucoup The Ballad of the Runaway Girl : privée d’un recul salutaire, incapable d’écrire, Elisapie a fini par décider de ne pas forcer les choses et de tenter plutôt un retour aux sources, soit de réécouter le bon vieux folk inuit avec lequel elle a grandi.

« Ça m’a permis de vivre mes émotions, de pleurer, de faire un véritable travail sur moi. En fait, on peut parler d’un éveil par rapport à mon sentiment d’être coincée entre ma culture inuite et celle d’ici, ce qui finissait par être épuisant. Quand je suis retournée dans le Grand Nord, j’ai pris conscience à quel point la nature et ma terre natale me faisaient du bien, que j’avais besoin d’elles », raconte cette native de Salluit, au Nunavik.

« Tout devenait plus léger là-bas. Mes yeux se sont ouverts. On peut dire que je suis maintenant une nouvelle personne parce que la fille qui se croyait indépendante est désormais capable de dire : j’ai besoin. »

La fille qui fuit

Composé à la fois de nouvelles chansons et de reprises de classiques du répertoire inuit, mélangeant surtout l’anglais et l’inuktitut, le troisième disque solo d’Elisapie est assurément son plus folk depuis celui de Taima, le duo qu’elle a formé avec Alain Auger. Précédemment soucieuse de s’éloigner des traditions, la chanteuse y plonge tête première cette fois-ci, faisant revivre des chansons qui parlent directement de sa communauté, créant d’autres pièces qui font de même, telle une réconciliation avec cette part d’elle-même qu’elle tentait de fuir ou de cacher.

La « ballade de la fille qui fuit », c’est donc un peu la sienne. Mais c’est d’abord une chanson écrite par son oncle Georges Kakayuk à l’époque où ce dernier faisait partie de la formation inuite Sugluk —

Elisapie a d’ailleurs été choriste pour le groupe lorsqu’elle était plus jeune.

« Il y a toute une génération de jeunes Inuits qui n’ont jamais entendu ces chansons [Willie Thrasher, Willy Mitchell, Peter Etulu Aningmiuq...], parce qu’elles n’existent que sur vinyle et sont aujourd’hui introuvables. CBC vient heureusement d’en publier une compilation. Mon oncle ne chantait pas souvent The Ballad of the Runaway Girl. Ce n’était pas sa plus populaire. Mais la première fois qu’il l’a jouée devant moi, j’ai fait wow! Je me suis reconnue dans cette fille qui fuyait. Autant, le jour où j’ai quitté Salluit, j’avais un feu à l’intérieur de moi qui m’empêchait de rester un jour de plus, autant je suis partie avec le sentiment que ce n’était pas bien. Ma mère et d’autres personnes désapprouvaient mon départ. Personne ne m’a conduite à l’aéroport pour me dire au revoir, me rassurer, me dire que tout allait bien aller. J’en ai gardé l’idée qu’il fallait fuir les adieux, que c’était trop douloureux. Ça a fait de moi une fille qui préfère se dérober dans ses relations plutôt que d’être honnête, de dire non, de communiquer. Je ne voulais tellement pas blesser ni me sentir coupable! Aujourd’hui, je suis beaucoup plus groundée. »

Mère biologique

Elisapie parle aussi d’une réconciliation avec sa mère biologique, avec la chanson Una. Ses parents adoptifs sont maintenant décédés, mais elle a quand même tissé des liens avec sa mère biologique, qui habitait tout près de chez elle. Avec Una, la chanteuse fait un grand pas vers celle qui lui a donné la vie.

« Les premières fois que j’ai tenté d’écrire cette chanson, je m’effondrais. C’était trop lourd, j’étais incapable d’aller là. Avec le temps, et surtout la belle musique que Joe Grass m’a proposée, le texte est venu naturellement. Ma mère ne l’a pas encore entendue. J’espère pouvoir la lui faire écouter bientôt, car elle doit venir à Montréal. Quelque part en moi, je me doutais qu’elle serait la dernière à la découvrir. »

Ultime chanson du disque et seule en français, Ton vieux nom a été coécrite avec Natasha Kanapé Fontaine et Chloé Lacasse. Elisapie raconte qu’après avoir enregistré Moi, Elsie sur There Will Be Stars (texte de Richard Desjardins et musique de Pierre Lapointe), elle s’est sentie complexée et incompétente d’écrire dans la langue de Molière

« Qu’est-ce qu’on peut encore créer après Richard Desjardins? J’avais peur! Mais je voulais travailler avec Natasha. J’aime sa poésie très tranchante, très femme, très jeune. C’est une vieille âme et elle maîtrise mieux le français que moi. Nous avons discuté longtemps, nous avons écrit plusieurs pages, et quand nous avons été bloquées, Chloé est venue nous aider à élaguer. »

Après Moi, Elsie, histoire d’une jeune femme qui voit partir l’homme de ses rêves (un Blanc) vers le sud, Ton vieux nom est le récit d’une femme qui retourne vers le nord et est prise d’admiration pour l’homme inuk.

« J’avais envie de parler à l’homme inuk, de lui dire qu’il ne réalise pas à quel point il est magnifique et qu’il a tout ce qu’il faut pour avoir confiance. »

Discographie

2004    Taima (avec Alain Auger)

2009    There Will Be Stars

2012    Travelling Love

2018    The Ballad of the Runaway Girl

Vous voulez y aller

Elisapie

Vendredi 1er février 2019, 20 h

Théâtre Granada

Entrée : 31,50 $