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François Bourque
Le Soleil
François Bourque
Une maquette en plasticine de l'une des deux versions de la sculpture de Jacques Parizeau proposées par Daniel Beauchamp.
Une maquette en plasticine de l'une des deux versions de la sculpture de Jacques Parizeau proposées par Daniel Beauchamp.

Le sculpteur de Jacques Parizeau banni pour son irrévérence

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CHRONIQUE / Le sculpteur choisi ce printemps pour réaliser un bronze de l’ex-premier ministre Jacques Parizeau pour les jardins du Parlement de Québec a été répudié quelques semaines plus tard.

Le motif n’a rien à voir avec le concept artistique du projet Parizeau. 

C’est plutôt l’insistance du sculpteur Daniel Beauchamp à activer les choses au lendemain de sa sélection qui est ici en cause. 

Cette insistance et le ton de ses courriels ont indisposé le jury formé de l’épouse de l’ex-premier ministre (Lisette Lapointe) et de son frère Robert Parizeau.

Au bout de quelques semaines, ils ont mis «fin sur-le-champ à tout échange et à toute négociation» avec M. Beauchamp. 

C’est John R. Porter, ex-directeur du Musée national des beaux-arts et conseiller spécial du Fonds Jacques Parizeau, qui a signé la lettre de «congédiement».

Il y est reproché au sculpteur d’avoir communiqué directement avec une répondante de l’Assemblée nationale. Reproché, aussi, d’avoir réclamé avec «mordant» le paiement d’une somme de 5000 $ qui lui était dû pour la production d’une maquette. 

La lettre parle aussi d’«exigences pressantes» visant la signature et les modalités d’un contrat, qui finalement n’a jamais été conclu.

M. Beauchamp a été informé par écrit au début mars 2021 que le jury avait retenu une de ses propositions. Les proches de M. Parizeau avaient été impressionnés par son «dynamisme», rapporte M. Porter. 

Dans les semaines qui ont suivi, le sculpteur a multiplié les courriels, les démarches et les questions. 

J’ai lu ces courriels. Les mots sont en effet insistants. Un peu impatients même, mais polis et jamais menaçants. 

Rien de très grave en apparence. Pas au point de forcer la rupture d’un «contrat moral», peut-on penser.

Mais on comprend que ces échanges ont fini par briser le lien de confiance entre le Fonds Jacques Parizeau et le sculpteur. 

«La qualité du dialogue et de l’échange s’est détériorée», confirme M. Porter. Une décision s’est imposée : «On ne peut pas prendre de chance, ce n’est pas gérable». Question de «gestion de risque».

Une «bonne interface» avec Mme Lapointe et M. Parizeau était une condition nécessaire au projet, insiste M. Porter. 

Les maquettes en plasticine des deux versions de la sculpture de Jacques Parizeau proposées par Daniel Beauchamp. À gauche, <em>«Monsieur», le premier ministre Jacques Parizeau </em>et à droite, <em>Monsieur Parizeau : Le Marcheur du Pays.</em>

Le jury avait perçu de l’ouverture dans les documents de présentation de l’artiste. Mais après coup, «on a acquis la conviction que ce ne serait plus souple». 

Aucun contrat formel n’ayant encore été signé. Le Fonds s’est tourné vers les sculpteurs Jules Lasalle et Annick Bourgeau (classés deuxièmes du concours). 

Lasalle a fait déjà le Robert Bourassa, le Monument hommage aux femmes en politique des jardins du Parlement et plusieurs autres à Québec. Bourgeau a fait le Jean Drapeau de Montréal et en collaboration avec Lasalle, le Maurice Richard devant l’aréna du héros. 

Ils sont maintenant à pied d’oeuvre pour le bronze de Parizeau qui sera installé derrière le Parlement le printemps prochain, face à la rue Jacques-Parizeau.

Le ministère de la Culture, l’Assemble nationale et la Commission de la capitale nationale ont donné leur accord au projet. 

Il s’agit cependant d’un projet privé, rappelle John R.Porter. 

Il en va ainsi de toutes les sculptures de premiers ministres autour du parlement. Ce sont des dons de fondations privées ou des familles des disparus. 

La pratique usuelle est d’attendre dix ans après le décès avant de permettre l’installation d’une sculpture de premier ministre. On a fait exception pour monsieur Parizeau (décédé en 2015) pour permettre aux proches âgés de pouvoir assister au dévoilement. 

Le Fonds Jacques Parizeau avait pleine liberté pour choisir l’artiste qu’il voulait et mener les choses à sa façon. Il n’était pas lié par les règles des concours d’art public.

Il aurait pu embaucher tout simplement un artiste et personne n’aurait pu s’y opposer. 

Il a préféré lancer des invitations ouvertes auxquelles une douzaine d’artistes ont répondu. Trois finalistes ont été retenus pour produire des maquettes (miniatures) contre rémunération de 5000 $ chacun. Daniel Beauchamp était du nombre bien sûr. 

Le Fonds a lancé il y a quelques jours une campagne de «sociofinancement» de 200 000 $ pour réaliser le monument commémoratif. L’ex-député Jean-Martin Aussant, un proche de la famille, est associé à l’opération. 

Répudier un artiste avant la signature du contrat n’a rien d’illégal, semble-t-il. Même s’il a gagné un concours. C’est cependant inhabituel et inusité.

Daniel Beauchamp estime avoir été traité avec «mépris» et «désinvolture». Il dénonce le «caprice aristocratique» qui va le priver d’honoraires de 80 000 $. 

Après son congédiement, le sculpteur de St-Roch-des-Aulnaies a tenté de convaincre le Fonds de lui redonner le contrat. 

J’ai lu les courriels qu’il a alors adressés à la famille Parizeau. Honnêtement, je n’y ai rien trouvé du ton de «conciliation» revendiqué par leur auteur. C’est même tout le contraire. Rien pour inciter le jury à revenir sur sa décision. 

M. Beauchamp a songé un moment à poursuivre, mais la prise juridique est mince, pour ne pas dire inexistante.

Le cabinet de la ministre de la Culture et le Protecteur du citoyen ont été saisis de l’affaire. Le ministère se demande cependant à quel titre il pourrait intervenir. 

Chantale Desharnais, adjointe au cabinet de la ministre Nathalie Roy, dit comprendre la «frustration» et la «colère légitime» de l’artiste. «Il voulait faire du beau». Une demande d’avis a été transmise dans la machine administrative. On attend la suite.

***

«Il y a deux mondes», rappelle Richard Baillargeon, professeur en arts visuels à l’Université Laval. 

Celui de «l’art public» qui est «bien encadré», a des «processus relativement étanches» et est «à l’épreuve des dérapages». C’est le cas du monde des musées et des concours publics des gouvernements et des villes. 

Et il y a à côté le monde de «l’art privé» qui «n’a pas de bases solides», qui «joue avec les règles» et où il «manque de moyens de contestation pour les artistes». 

C’est souvent l’univers des galeries privées où «les artistes sont à la merci de personnes qui décident et changent d’idée». 

Jacques Parizeau salue des partisans du Oui à l'Université Laval lors de la campagne référendaire de 1995.

Le Fonds Jacques Parizeau a «voulu faire comme les grands», pense M. Baillargeon. «C’est à la mode, les concours». À la différence qu’on «s’est donné la prérogative de changer les règles».

La Loi sur le statut professionnel des artistes des arts visuels «manque de dents», perçoit M. Baillargeon. Pas d’exigences spécifiques et contraignantes pour les contrats. 

Cela dit, il n’est «pas souhaitable d’imposer un cadre rigide pour toutes les œuvres», pense le prof. Un privé doit pouvoir commander des œuvres aux artistes de son choix sans être contraint à des processus lourds.

C’est aussi mon avis. 

Ça n’empêche pas que les pratiques pourraient être améliorées pour les artistes, pense M. Baillargeon.

***

Faute de ravoir «son contrat», le sculpteur Beauchamp voudrait que le gouvernement «élabore une nouvelle politique d’encadrement pour les concours de monuments de premiers ministres. 

«Les familles n’ont ni l’expertise artistique, ni l’expérience, ni l’expertise de la procédure», estime-t-il. 

«Ils sont en général très âgés et risquent d’être déconnectés de la réalité du travail et de la notion même d’efficacité. Pour ces raisons, il n’y a pas d’accumulation d’expérience, ce qui explique la mauvaise qualité des sculptures sur la colline parlementaire depuis 40 ans».

Voilà. Monsieur Beauchamp ne mâche pas ses mots.

John R.Porter est plus diplomate et nuancé, mais n’est pas en complet désaccord. Les sculptures autour du Parlement sont de qualité «très diverses et inégales», analyse-t-il.

Il y voit une «forme de représentativité de l’offre en sculpture». 

+

Monsieur le premier ministre et Le marcheur du pays

Daniel Beauchamp avait soumis deux maquettes de sculptures au concours du Fonds Jacques Parizeau. Deux lectures du personnage Parizeau. 

Une première, très classique. Celle qu’il convenait de faire pour le lieu solennel du parlement. L’homme politique Monsieur le premier ministre Jacques Parizeau. Une sculpture qui ne causerait pas de «brisure stylistique» dans la collection du Parlement. 

C’est celle-là que, sans surprise pour l’auteur, le jury avait retenue. 

Mais c’est la seconde, plus audacieuse et inattendue, que M. Beauchamp aurait préféré réaliser. Celle d’un Jacques Parizeau militant. Le marcheur du pays

Le sculpteur voulait y saisir le moment où Parizeau, déçu au lendemain du référendum du 30 octobre 1995, quitte le Parlement pour retourner à la vie civile.

Un bouquet de quatre fleurs de lys à la main symbolisant le drapeau du Québec, Parizeau marche sur des feuilles d’automne dans lesquelles on pourrait voir les bouts de papier (bulletins) de l’échec démocratique. 

L’idée de ce moment est venue au sculpteur à l’écoute d’une entrevue de M. Parizeau avec Stéphan Bureau enregistrée trois jours avant le référendum, mais diffusée seulement après. M. Parizeau y confie au journaliste que s’il perd le référendum, le processus de sa démission serait entamé. 

Ni l’une ni l’autre des maquettes de Beauchamp ne fera finalement réalisée. À moins qu’un mécène ou un organisme relance (et finance) un autre projet de monument commémoratif Parizeau pour un autre lieu.

Pour l’oeil attentif, aucune des deux maquettes n’est particulièrement ressemblante. L’auteur en est conscient. À cette étape de son processus créatif, il voulait surtout décrire une «intention» dans un format modeste en plasticine (voir les photos qui accompagnent ce texte). 

Le reste allait venir plus tard. Les détails de physionomie, les corrections parfois, cette taille trop fine pour le personnage, la tête trop grosse qui donne une impression de lourdeur. Le choix du chic et du pli des vêtements.

Tout ça restait à négocier avec le donneur d’ouvrage. Jusqu’au matin où le «lock-out» a rendu ces discussions inutiles.