L'outsider de Christophe Barratier sera présenté lors de la prochaine édition du Festival Cinéma du monde de Sherbrooke, le mercredi 5 avril. C'est à Arthur Dupont que revient la délicate tâche d'y interpréter le courtier français Jérôme Kerviel. Les spéculations de cet employé modeste mais ambitieux ont presque acculé sa banque à la faillite.

Le monstre de la banque

PARIS / Avec Le loup de Wall Street (2013), Scorsese traçait le portrait romancé d'une crapule qui se croit tout permis et profite du système. Mais Jordan Belfort à côté de Jérôme Kerviel, c'est de la petite bière. Sauf que les motivations du courtier français, responsable d'un trou de 4,8 milliards d'euros (!!!), sont beaucoup plus opaques, comme le démontre L'outsider de Christophe Barratier. Il démontre aussi que beaucoup de financiers ferment les yeux tant que c'est payant...
L'affaire Kerviel a eu un retentissement énorme en Europe en général et en France en particulier, en 2008, en pleine crise mondiale des produits dérivés. Les spéculations de l'employé de la Société Générale ont presque acculé la banque à la faillite. Pourtant, «la grande erreur dans cette affaire, c'est de chercher un coupable», soutient Christophe Barratier, qui se défend en entrevue à Paris d'avoir voulu prendre la défense du principal accusé de cette fraude.
Le réalisateur des Choristes (2004), immense succès en salle, s'intéressait pourtant peu à la finance. Jusqu'à ce qu'un ami lui propose de rencontrer Kerviel. Après un repas bien arrosé, ce dernier va lui raconter son histoire. Il découvre un monde «labyrinthique», secret. Mais «j'ai voulu faire un film sur l'homme, pas sur l'affaire Kerviel. Il y avait un mystère chez lui qui relevait de la fascination».
Après s'être immergé dans le dossier, l'homme de 53 ans acquiert la conviction que les «responsabilités sont partagées». «Sa culpabilité absolue n'a pas été prouvée, mais lui n'a pas pu prouver que tout le monde [à la Société Générale] était au courant, comme il le prétend.» La vérité se situe quelque part au milieu. «Elle est paradoxale, comme lui, d'ailleurs.»
En fait, bien des lumières rouges se sont allumées, mais les supérieurs de Kerviel ont préféré ne pas les voir. Car ce modeste employé, entré par la petite porte, apprend vite. Très vite. Accro à la reconnaissance, il prend des prises de position risquées. Très risquées. Brillant, il parvient néanmoins à tirer son épingle du jeu. En 2007, il fait gagner 1 milliard et demi d'euros à sa banque! 
«Quand il a gagné beaucoup d'argent en trichant, on ne lui a pas dit, c'est interdit! On lui a dit : ''il faut faire attention''. Cette hypocrisie du milieu, qui détourne le regard au moment critique, déborde d'injonctions paradoxales. Du genre : ''T'as pas le droit de le faire, mais, quand même, ce serait bien que tu le fasses.''» 
Un avatar
C'est à Arthur Dupont (Les saveurs du palais) que revient la délicate tâche d'interpréter Jérôme Kerviel, qu'il a rencontré, une fois le rôle obtenu. Sa première préoccupation : ne pas tomber dans l'imitation. Même si «je suis son avatar». Et qu'à ce titre, il peut porter un regard unique sur l'homme.
«Je pense qu'à la base, il y avait une envie sincère de bien faire, d'être reconnu et accepté par un groupe dans un milieu où la concurrence est rude. Il était assez seul, en retrait. Tous ces éléments, c'est un cocktail Molotov. Si on donne les moyens de dépasser les limites à un homme qui a une énorme envie de prouver à tout le monde sa légitimité, ça peut être dangereux.»
L'acteur de 31 ans, chaleureux et vif d'esprit, relève aussi des paradoxes, mais dans la personnalité du trader. «L'argent, il s'en foutait un peu. Ce n'était pas pour sa richesse personnelle. Ce qui ne mettait pas de limites. Quelqu'un qui veut faire de l'argent se met des limites, parce qu'il a peur de tout perdre. Et c'est pour ça qu'il a pété un câble. Il ne se rendait plus compte concrètement ce qu'était l'argent. Il a tout misé là-dessus.»
On le voit bien, s'attaquer à une telle histoire est complexe. Le diable est dans les détails. Christophe Barratier a tenté de se mettre dans la peau du spectateur. «Je n'étais pas là pour dénoncer le système. En revanche, j'ai toujours considéré l'itinéraire de Jérôme comme un suspense.» La meilleure façon de rendre le film intelligible était donc d'adopter le point de vue de son protagoniste. «On finit par être de son côté. Pas moralement. Mais j'avais envie qu'on se dise : "Jérôme, fais pas ça. Arrête." Et qu'il s'en sorte.»
«Au fond, c'est triste, et tragique, l'histoire de ce garçon. On a créé un monstre.»
Les frais de ce reportage ont été payés par UniFrance.