Le style du pianiste Jean-Michel Blais est indéniablement personnel et peut emprunter des chemins déconcertants à l'occasion.

Le classique comme personne ne le joue

Quand on choisit un itinéraire atypique, il faut probablement s'attendre à des détours imprévisibles. On peut sans doute dire du pianiste nicolétain Jean-Michel Blais qu'il tombe dans cette catégorie et le spectaculaire virage que sa carrière connaît présentement ne pourrait être plus heureux.
Sorti en avril 2016, l'album instrumental ll a connu une consécration aussi étonnante qu'indiscutable en fin d'année quand le très sérieux magazine Time l'a classé parmi les dix meilleurs albums de l'année, tous styles confondus. Quand des amis l'en ont informé, Jean-Michel Blais ne les croyait tout simplement pas.
« Au départ, je n'ai pas compris d'où ça sortait. L'article est paru dans le Time qui avait Donald Trump en couverture. J'avoue que de me retrouver sur une même liste que certains des plus gros noms de la musique pop, comme Radiohead, j'ai trouvé ça très particulier. Jamais je ne l'aurais cru. On s'entend que ça donne de la crédibilité à ton CV! Quand tu te proposes pour présenter un concert, ici ou à Berlin, on t'écoute. Quand on pense que c'est un album qui a été enregistré chez moi pour 500 $, ça doit vouloir dire qu'il y a toujours de la place pour les productions indépendantes. »
Blais a même communiqué avec l'auteur de cette liste, Jamieson Cox, pour bien comprendre. « Il m'a dit qu'il avait entendu mon album par hasard et que ça l'avait touché. Il aimait la fragilité qu'il sentait dans ma musique et le côté broche à foin qui lui confère une certaine sincérité. C'était un peu mon intention en faisant l'album, puisqu'avec la maison de disques Arts and Crafts, on l'a conçu le plus simplement possible : avec un piano et un micro. Ça faisait un peu anti-industrie. »
Dire qu'il y a un an et demi, Jean-Michel Blais enseignait en éducation spécialisée dans un cégep montréalais. Voilà maintenant qu'il se retrouve à Paris, Londres, New York, Austin au Texas (pour le festival South by Southwest) et au Mexique, pendant que les salles québécoises s'ouvrent de plus en plus à lui.
« Disons que je vis une période assez intense dans ma vie, explique le musicien depuis Montréal où il habite désormais. On me propose toutes sortes de projets inattendus et je trouve ça fantastique. Je sais que j'aurai un jour à prendre une décision professionnelle, mais pour l'instant, je suis dans la musique à fond et j'adore ça. Je me sens vraiment à ma place. »
Parcours d'un rebelle
Plus jeune, Jean-Michel Blais a d'abord suivi des cours de piano de façon informelle avec une professeure de Trois-Rivières (Luce Leboeuf) qui mettait beaucoup l'accent sur la composition et l'improvisation.
« C'est particulier d'avoir abordé la musique de cette façon; ça m'a mené vers les grands compositeurs et, par la suite, le conservatoire. C'est une prof que je vois encore aujourd'hui. Je lui ai même présenté du matériel prévu pour mon prochain album pour qu'elle m'aide à structurer, à sculpter ce que je compose. »
Le pianiste s'est ensuite tourné vers le conservatoire « sur le tard », à 16 ans, et il n'y est resté que deux ans.
« À un certain point, relate-t-il, j'ai senti que je n'y étais plus à ma place. Le conservatoire a une approche très intéressante et un peu stricte, et c'est son mandat. Moi, j'aimais l'improvisation, faire des reprises de succès pop des années 80, toutes sortes de choses qui tranchaient avec la rigueur. En plus, j'avais 18 ans, j'étais un peu rebelle... Des fois, je me dis que j'aurais pu me fermer la gueule et aller chercher le bon dans ce qu'ils offraient : la technique, la discipline, les contacts, le grand répertoire, l'histoire de la musique, l'analyse, les outils pour composer, etc. C'est énorme, ce qu'ils m'ont apporté, mais j'ai voulu me tourner vers le jazz, l'improvisation, la composition, alors je suis parti de mon propre chef. »
En s'affranchissant de certains cadres, il a découvert le plaisir de jouer son piano classique dans toutes sortes de circonstances pour toutes sortes de publics, des gens que sa musique touche. « Je ne le fais pas dans une recherche de gratification, mais quand je joue ma musique et que je sens que les gens sont émus, je prends conscience que, même si ce n'est pas du classique dans l'acceptation habituelle, ça a peut-être sa raison d'être. En tout cas, ça me donne tout un élan pour continuer. Des gens d'Allemagne, d'Australie ou du Nigéria m'ont écrit pour me dire que ma musique leur a fait énormément de bien. C'est très cool. »
Satie et Chopin
Son style est indéniablement personnel et peut emprunter des chemins déconcertants à l'occasion. Pourtant, il est forgé dans le classique. Quand on écoute Il, son premier album, on entend Satie, Chopin.
« L'improvisation occupe une grande place dans ma démarche, mais dans mes compositions, j'aime mélanger des choses. Marier Chopin avec Gilles Vigneault, par exemple. Si je voulais présenter une sonate de Beethoven, en toute modestie, je crois que je pourrais m'y mettre et la présenter de façon convaincante. Mais comme je ne consacre plus six heures par jour à répéter comme je le faisais au conservatoire, j'en ai perdu techniquement. Par contre, dans la petite erreur ou l'imperfection, je trouve qu'il y a quelque chose de vrai, de beau. »
« J'ai envie de décomplexer un peu le piano rigide et classique habituel. Je trouve ça embêtant de dire une chose pareille parce que j'ai un immense respect pour les Horowitz de ce monde qui sont extraordinaires, mais moi, j'ai envie de goûter et de mélanger toutes sortes de choses différentes. »
Mais l'improvisation a ceci de fabuleux que chaque prestation est unique, ce qui donne à la représentation vivante, mise à mal depuis quelques années, une valeur ajoutée. « Pour l'instant, j'improvise des bouts, mais je ne fais pas de spectacles entièrement improvisés. J'aimerais en arriver là un jour, qui sait? »
Vous voulez y aller
Jean-Michel Blais
Samedi 30 septembre, 20 h
Théâtre Granada
Entrée : 28,50 $