Quelque 750 personnes ont assisté samedi soir au Théâtre Granada au nouveau spectacle de Pierre Lapointe, La science du cœur.

L’art des douleurs liquides

Pierre Lapointe est le premier à reconnaître que son nouveau spectacle a quelque chose de franchement dépressif. Dans la lignée des sentiments bleu-mauve teintant fortement son plus récent album, l’auteur-compositeur-interprète semblait avoir convié samedi soir toutes les chansons les plus spleenesques de son répertoire à une grosse séance de cafard collectif.

Pas de Columbarium donc ni de Forêt des mal-aimés. Pas de Sexualité ni de Deux par deux rassemblés. Mais parce que c’est Pierre Lapointe, qu’il sait comment magnifier les ténèbres comme la lumière, qu’il a une voix sensationnelle, encore mieux maîtrisée, et qu’il avait heureusement réservé quelques coquines soupapes, cette soirée dans les méandres de la Science du cœur, opus nouveau qu’il a livré au complet, est passée presque comme un enchantement.

Presque, parce que, avouons-le, il aurait pu donner un ou deux répits de plus à son public (quelque 750 personnes au Granada). Quelque part au milieu du premier et du dernier tiers de cette prestation sans entracte, le chanteur pourrait alléger encore l’atmosphère en ajoutant une de ses savoureuses interventions ou anecdotes, lui qui maîtrise admirablement l’art du pince-sans-rire et de l’autodérision.

Par exemple l’histoire de « son ami » tombé amoureux d’un « p’tit con », une idylle qui a dû être très douloureuse pour le principal intéressé, mais dont le récit, rempli d’une empathique désapprobation, était très drôle. Surtout que Lapointe s’en servait pour mettre la table à une interprétation, seul au piano, du Retour d’un amour, un des moments les plus forts de la soirée.

En fait, il faut aussi inclure les trois chansons suivantes dans l’écrin de perfection survenu au tiers du spectacle. D’abord la tout aussi touchante Une lettre, dont la musique est signée Daniel Bélanger, et qui a fait passer un grand frisson dans la salle. Ont suivi les deux pièces les plus légères de la soirée, L’étrange route des amoureux et Prince charmant, accompagnées d’une gestuelle et de pas de danse juste assez kitsch pour dérider l’auditoire… et se délester du poids des douleurs liquides injectées depuis le début.

Qualités insoupçonnées

Devant l’impossibilité d’emmener en tournée les vastes effectifs musicaux de son album (ensemble à cordes de 29 musiciens, avec harpe, flûte, saxophone, basson, alouette !), Pierre Lapointe et son réalisateur David-François Moreau ont opté pour une réduction piano-marimba finement amplifiée. Un choix audacieux et inattendu, faisant craindre une certaine redondance, mais qui a toutefois montré des qualités insoupçonnées, notamment dans la capacité de Joao Catalao d’aller chercher des basses avec son instrument à percussion et, à l’inverse, dans la façon dont Philippe Chiu a exploité le côté percussif du piano.

N’empêche, les grandes vagues de cordes, le glissando de basse dans Sais-tu vraiment qui tu es ?, l’enveloppant chœur d’Une lettre ont fait sentir leur absence et laissent espérer une prestation à grand déploiement quelque part dans le calendrier des événements spéciaux.

Excellente idée, pour le décor, que ces barres lumineuses verticales, disposées en forme de cylindre tronqué autour du trio et finalement très polyvalentes, tant dans la variété des couleurs que des éclairages (vagues, scintillements, miroitements, etc.). Rien pour voler la vedette à la musique, juste assez pour la rehausser, sans être trop explicite.

Un peu à l’étroit dans sa superbe en début de soirée (l’artiste reste toujours un adepte de l’originale élégance), Pierre Lapointe s’est décoincé en cours de spectacle, se permettant de s’asseoir sur le piano pour Pointant le nord, avouant sa gêne d’interpréter cette pièce de son premier disque.

Mais ce laisser-aller scénique, assez typique de sieur Lapointe, se manifestera crescendo, d’abord dans l’instrumentale Erwan, comportant un piano quatre mains et faisant céder l’artiste à un rire complice avec ses musiciens, puis lors du « postmoderne » Alphabet en guise de rappel. En somme, le monsieur pourrait s’en permettre un peu plus sans briser l’atmosphère qu’il souhaite créer.

À la fin du concert, Pierre Lapointe est revenu « habillé en civil » pour participer à une période de questions du public, mais aussi avec l’intention de passer son message sur l’inaction gouvernementale en matière de protection des droits d’auteur des artistes. Les quinze minutes se sont finalement étirées en presque demi-heure. Après une heure quarante-cinq de prestation et 22 chansons, on ne pourra certainement pas taxer Lapointe de manque de générosité.