Entre le spectacle de fin d’année à l’école et la prestation devant des millions de téléspectateurs, y a-t-il un pas à ne pas franchir?

L’art dans l'enfance: l’enfance de l’art?

Jusqu’où doit-on aller dans le soutien de nos enfants à développer des talents artistiques? Si la plupart s’entendent sur l’importance des arts dans le développement de l’enfant, l’émergence de concours télévisés comme La voix junior ou Virtuose ont soulevé des questions sur les limites à exposer ainsi son enfant à l’appréciation d’autrui, surtout en cette époque de réseaux sociaux. Entre le spectacle de fin d’année à l’école et la prestation devant des millions de téléspectateurs, y a-t-il un pas à ne pas franchir? Le psychologue Pierre Plante et le professeur Alain Savoie se prononcent sur le sujet, pendant que deux familles de la région s’expriment sur la façon dont ils le vivent.

L’art est un jeu d’enfant, dit l’adage. Et il dit vrai. Spontanément, les tout-petits aiment griffonner, danser, s’inventer des mondes, chanter des comptines, créer des animaux de pâte à modeler.  

« Mais lorsqu’on intègre l’art dans l’enfance, on ne vise pas nécessairement à faire de chacun un artiste », mentionne Alain Savoie. Professeur à la faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke, il s’intéresse de près à l’apprentissage par les arts à l’école.

« On fait des arts pour ce que ça apporte à l’enfant dans son développement global. L’enfant s’exprime, il explore sa créativité et aiguise des compétences qui lui serviront dans d’autres sphères », précise-t-il.

« Parce que l’art est en soi une façon de réfléchir autrement le monde », renchérit le psychologue et art-thérapeute montréalais Pierre Plante. Celui-ci utilise la créativité dans sa pratique courante auprès des enfants, mais aussi des ados et des adultes. À ceux qui se demandent à quoi servent les arts à l’école, il peut donner une pléthore d’exemples.

« Par exemple, 80 à 90 pour cent des évaluations ou des premières intuitions d’un médecin vont se faire grâce à sa représentation tridimensionnelle du corps. Or, lorsqu’un enfant fait du 3D avec de la pâte à modeler, c’est cette capacité qu’il développe. La musique et la danse, elles, sont fort utiles pour les mathématiques, parce qu’elles jouent avec la répartition du temps. La pratique des arts dans l’enfance permet de développer un paquet de compétences parallèles qui seront utiles plus tard, peu importe le domaine professionnel. »

« Des études montrent aussi que les enfants qui regardent beaucoup d’œuvres d’art font moins d’erreurs d’inattention en mathématiques : ils ont appris à observer et à scruter les détails, note Alain Savoie. Et c’est prouvé, la pratique d’un art, quel qu’il soit, permet de faire sortir les émotions. Cultiver sa fibre artistique, fréquenter la culture, ça nourrit l’être humain, ça apporte une plénitude, ça rend l’existence plus riche. »  

Apprendre l’engagement

Qu’en est-il lorsque la pratique d’un art amène l’enfant à s’exposer publiquement?

« Si c’est clair que l’atelier a lieu dans le but de faire un spectacle ou un vernissage, l’enfant va créer en fonction d’un tiers qui n’est peut-être pas présent dans l’instant, mais qui le sera éventuellement. Le public fait en quelque sorte partie du projet : il habite la tête du jeune artiste en cours de création. C’est une forme d’engagement », résume Pierre Plante.

Parce que c’est un engagement, justement, il est important de le respecter.

Le psychologue raconte cette fois où une troupe professionnelle avait promis à des ados d’un Centre jeunesse de les accompagner pour la préparation d’une prestation devant public. En chemin, la troupe a eu envie de reculer.

« Ils trouvaient que les jeunes ne progressaient pas suffisamment, ils avaient un malaise à s’associer à l’événement. Mais annuler, c’était dire à ces jeunes-là qu’ils n’étaient pas assez bons. Les jeunes auraient pu vivre ça comme un échec, un abandon. »

L’événement a finalement eu lieu. Les adolescents ont travaillé à fond jusqu’au jour J. Non seulement la prestation était à la hauteur des attentes, mais elle a nourri la fierté et le sentiment de réussite des jeunes artistes.

Jusqu’à sept ou huit ans, l’élan est spontané, l’enfant est dans la création pure, explique Alain Savoie. « Il ne se soucie pas de ce que l’entourage pensera de sa "production artistique". Puis, jusqu’à environ 12 ans, la socialisation prend le dessus. » L’enfant veut que ses créations ressemblent à la réalité. L’adolescence marque un retour à la créativité et à l’expression de son unicité.

Essentiel accompagnement

« Lorsqu’un enfant s’investit dans un projet artistique public, quel qu’il soit, il voudra faire plaisir à son prof, mais aussi, surtout, à ses parents et à ses proches qui seront dans la salle », mentionne M. Plante.

C’est ce re-gard-là qui compte plus que tous les autres.

« L’enfant peut vouloir montrer qu’il est meilleur en musique qu’à l’école, par exemple. Il souhaite que ses parents le voient être bon. Peu importe la qualité du travail et du résultat, la présence des proches est essentielle pour l’estime de soi de l’enfant. »

« Le trac qui s’invite, poursuit Pierre Plante, ça peut être une belle fenêtre pour évoquer les aspects bénéfiques du stress. Éprouver un stress, ça veut dire qu’on accorde de l’importance à ce qu’on fait. Après, il faut savoir le gérer. C’est là que le rôle de l’adulte prend toute son importance. Les trucs pour gérer les moments d’anxiété, ça peut être très formateur, très aidant. Ce pic de stress peut alors être bien vécu par l’enfant. Au fond, la clé, dans tout ça, c’est vraiment l’accompagnement. »