Dans son exposition hommage à Claude Gauvreau, La charge, réalité et fiction dramatique, Simon Beaudry a installé une station à cris au cœur de la salle. Elle est délimitée par une clôture, pour rappeler la fin du poète. La pointe des tiges s’apparente à des fleurs de lys, pour souligner les convictions souverainistes du personnage. Et la charge des voix fera réagir l’image de Gauvreau, maquillé de ses dessins, qui est projetée devant le micro.

L’art d’agrandir son espace de liberté [PHOTOS ET VIDÉO]

Défoncer des portes. Aller au-delà de ce qui existe déjà. Réinventer les frontières de la liberté. Simon Beaudry s’est plongé dans l’univers du poète et dramaturge Claude Gauvreau et des idées que ce dernier défendait pour créer une exposition chargée de références, parallèles, symboles et originalités. S’inspirant plus précisément de la pièce La charge de l’orignal épormyable, écrite en 1956 et présentée pour la première fois il y a 50 ans au théâtre Gesù, l’artiste multidisciplinaire présente un mélange de sculptures, d’installations, de montages vidéos et d’images qui rendent l’expérience aussi esthétiquement intéressante que captivante.

Au-delà de la pièce de théâtre, la vie et la mort de Gauvreau sont au cœur de l’exposition La charge, réalité et fiction dramatique, présentée dans la salle principale du Musée des beaux-arts de Sherbrooke jusqu’au 10 mai 2020. Une exposition interactive pour laquelle l’identité des deux artistes s’est amalgamée dans un personnage nommé Simon-Claude Beauvreau.

« J’ai commencé à mijoter le concept de l’exposition après avoir vu la pièce de théâtre au TNM en 2009. Dans cette pièce, le personnage tente de sortir d’un asile psychiatrique en défonçant des portes avec sa tête. On peut aussi le voir comme quelqu’un qui tente de sortir de ses propres peurs et limites pour atteindre un espace de liberté plus grand », explique Simon Beaudry, qui a lu, dans les années qui ont suivi, les lettres, poèmes, pièces de Gauvreau et même le rapport du coroner rédigé à la suite du suicide du signataire du Refus global.

Les portes et les têtes sont des symboles forts de l’exposition. Dès son arrivée, le visiteur fera face à un bélier au bout duquel trône une sculpture de la tête de Gauvreau. Cette pièce imposante est entourée de portes prêtes à être défoncées. Des portes peintes de mots qui sont importants pour l’artiste. Histoire. Art. Langues. Frontières. Économie, pour avoir les moyens de penser et réinventer ces thèmes.

Simon Beaudry a plus concrètement commencé à travailler sur l’exposition en 2014 en prenant un élan tête baissée pour défoncer une porte, armé d’un casque de hockey et en se filmant en action. Conséquence : une commotion cérébrale. Il s’est aussi filmé le 7 juillet 2019 récitant de la poésie de Gauvreau devant la clôture de la rue St-Denis où le poète s’est empalé le même jour de 1971 après s’être défenestré ou avoir sauté du toit de son immeuble. Simon Beaudry s’est aussi blessé une côte en se « déposant » sur ladite clôture, protégé d’un coussin de chaise patio. Les radiographies prouvant ses blessures d’artiste font partie de l’exposition.

« Je viens du domaine de la pub et du design graphique, mais à un moment donné, en faisant ma maîtrise en arts visuels et médiatiques, j’ai commencé à sentir que j’étais limité dans mes propos et ce que je pouvais faire. Au contact de ma directrice de maîtrise, Hélène Doyon, j’ai découvert la performance et l’art de mélanger l’art et la vie », relate celui qui a étudié à l’UQAM.

Ressembler à Gauvreau

En résumé, La charge de l’orignal épormyable raconte l’histoire d’un poète maudit qui, après avoir perdu l’amour de sa vie, devient le cobaye de quatre pseudo-analystes du comportement humain qui n’hésitent pas à user de manipulation psychologique et de torture physique pour nourrir leur cruauté.

Simon Beaudry est allé jusqu’à modifier son apparence physique pour ressembler à Gauvreau. Moustache, cheveux, vêtements.

« C’était dans l’idée de mélanger ma vie à la sienne. Parce qu’il y a certaines similitudes. Mais aussi parce que j’aime l’idée de la transmission. L’histoire est un prétexte pour en apprendre davantage sur ce qui est arrivé avant, l’intégrer puis inventer de nouvelles choses. J’aime l’idée de la continuité et j’aimerais que, dans 50 ans, des jeunes s’inspirent de ma démarche en remettant leur société en question et en tentant d’acquérir plus de liberté, comme je l’ai fait avec Claude Gauvreau », note celui qui s’est aussi fait tatouer, sur sa poitrine, l’orignal épormyable, mot inventé par Gauvreau qui pourrait signifier fantastique ou surréaliste.

Pour rappeler les potions que le personnage de la pièce doit ingérer lors des expériences comportementales, l’artiste expose différents fluides produits par son corps. Un recueil de poésie inédit de Beaudry est aussi exposé pour faire un parallèle avec Gauvreau, qui n’a jamais été publié de son vivant.

Station à cris

Une station à cris a été installée au cœur de la salle. Elle est délimitée par une clôture, pour rappeler la fin du poète. La pointe des tiges s’apparente à des fleurs de lys, pour souligner les convictions souverainistes de Simon-Claude Beauvreau. Les directives : avancez, parlez, crier, chargez. Et la charge des voix fera réagir l’image de Gauvreau, maquillé de ses dessins, qui est projetée devant le micro.

Les visiteurs pourront également jouer à un jeu vidéo que l’artiste, qui a abandonné son emploi en publicité l’automne dernier pour ouvrir un atelier de création à Montréal, a modifié. « Le but du jeu est de saisir l’épée, terrasser les méchants psychiatres à tête de mort, boire les potions, affronter les épreuves sans s’empaler et, ultimement, se délivrer soi-même. J’ai aussi changé le visage du combattant et de la princesse qui doit être sauvée par celui de Gauvreau », mentionne l’artiste.

La pièce de théâtre La charge de l’orignal épormyable dure cinq heures. « C’est une pièce exigeante. Par sa durée et son propos. »

En 1971, après les trois premières représentations, la pièce avait été retirée de la programmation alors qu’elle devait se jouer encore plusieurs soirs. Les comédiens avaient abandonné en plein milieu de la troisième représentation. Simon Beaudry estime qu’avec les vidéos d’archive et les montages, le contenu de l’exposition est de cinq heures. Le visiteur pourra choisir la durée de son passage, mais il est certain que le Musée des beaux-arts de Sherbrooke ne retirera pas La charge, réalité et fiction dramatique de sa programmation avant la date prévue.