L'appel des mots

Ils ne sont pas poètes, ni chansonniers, ni slameurs. Le vers, la rime et l’alexandrin ne sont pas leur principal gagne-pain. Pourtant, à l’invitation de la Grande Nuit de la poésie de Saint-Venant, ils ont vite répondu présents. Le philosophe Normand Baillargeon, le réalisateur de documentaires Hugo Latulippe et l’économiste et homme politique Jean-Martin Aussant nous disent ce que représente la poésie pour eux, la place qu’elle occupe dans leur vie, les poètes et poèmes qui les ont marqués et le pourquoi de leur présence à Saint-Venant.
Normand Baillargeon.

Normand Baillargeon 

« Je partage avec le philosophe Hegel, avec le poète et théoricien du surréalisme André Breton et avec de nombreuses autres personnes cette idée que la poésie est l’art suprême. Parmi les arguments typiquement invoqués en faveur de cette conclusion, j’apprécie particulièrement celui qui veut que la poésie, de tous les arts, soit celui qui accomplit le plus en déployant si peu de moyens. Par un poème, on sait, par exemple, tant de choses qu’il importe de savoir sur un personnage et sur ce qu’il vit, quand on nous en dit si peu… » 

« La poésie est devenue très importante pour moi à l’adolescence. Malgré les prédictions des prophètes de malheur, cette passion ne m’a pas quitté. Je pense que la poésie est d’ailleurs faite pour être partagée, chantée — bien des chanteurs sont aussi des poètes… —, récitée,

et qu’on devrait apprendre par cœur des poèmes à l’école. »

« Je ne fais guère de conférences et autres apparitions en public, mais pour la poésie, pour les rencontres, pour les amis, pour ces gens que j’admire et respecte et que je rencontre là, je ne pouvais me refuser cette joie. L’édition de 2016 fut un événement mémorable, un événement dont on dira longtemps, devant d’autres qui nous envieront : j’y étais! Et cet engagement de tout le monde de ce village est beau à voir et doux à savourer. »

« Mon écrivain préféré est Jacques Prévert, qui fut poète, on le sait, mais aussi scénariste et dialoguiste de films, auteur de chansons, auteur pour enfants... Dans chacune de ces activités, il a réussi ce tour de force d’être populaire tout en étant génial, réussi à être Prévert tout en restant Jacques. Vous savez, vous l’avez peut-être vécu, d’être soudainement assailli et terrassé par un souvenir malheureux et terrible pendant une fête, entouré d’amis, durant un moment heureux. La poésie sait dire cela. Voyez. »

Jean-Martin Aussant

« En tant que mélomane et auteur-compositeur moi-même, j’écoute constamment de la musique, dont une bonne partie contient des textes. C’est donc surtout à travers la musique que je consomme ou écris de la poésie. Je trouve d’ailleurs que bien des musiciens pourraient être davantage reconnus pour leur talent de poète. Certains textes de chansons sont absolument magnifiques et marquants. Le Québec compte tellement d’auteurs-compositeurs dont les textes sont sublimes. »

« Je participe à la Grande Nuit de la poésie d’abord parce que David Goudreault et moi sommes de bons amis (j’espère qu’il le sait) et que j’admire Richard Séguin, un Pointelier d’origine. Et aussi, bien sûr, parce que le programme promet. Ce sera une nuit mémorable en présence de plusieurs personnes que j’aime beaucoup. »

« Il est impossible pour moi de nommer un seul poème marquant ni même de dresser une liste sans faire d’affreux oublis. J’ai été impressionné par tellement de textes de tellement d’auteurs d’ici et d’ailleurs. Mais en général, j’ai une attirance plus forte vers la poésie écrite en vers métriques. Je trouve qu’il y a une certaine recherche additionnelle qui ajoute de la beauté et du rythme. J’ai tendance à être plus facilement ému par les rimes que par la prose, bien que le génie soit présent dans les deux styles. »

Le cinéaste Hugo Latulippe

Hugo Latulippe

« La poésie, c’est un peu comme le saint Graal; c’est ce que je cherche dans le monde. Partout et perpétuellement. C’est l’essence de nos vies, il me semble. C’est ce qui restera lorsqu’on aura tout oublié. Ce qui marque le fleuve de nos vies, nos amitiés. La poésie que l’on voit et relève, chacun pour soi, avec nos yeux — tous différents — devrait contenir et dire le sens de notre présence ici, non? En cette époque de dépassement des églises, la poésie est une des formes de médiation qu’il nous reste pour interagir avec les forces, avec le sacré et l’au-delà de nous. » 

« Et puis la poésie permet de pratiquer des ouvertures sur les murs, de paver le monde de beauté, de transgresser des interdits, de bâtir des ponts sur les rivières au-dessus des rivières (Félix-Antoine Savard)… et bien sûr de faire l’amour avec la langue. »

« La poésie a beaucoup d’ennemis en 2018; la poésie est un avant-poste du progrès. Et la poésie est toujours du bord du peuple. Les poètes ne marchent jamais au pas. Ils prêtent le flanc. Ils vont généralement à l’encontre du malaise américain. Ils ne passent pas souvent à la télévision, ils ne font pas l’unanimité. Dans un monde obsédé par l’économisme, c’est eux qui tomberont les premiers. » 

« Certains gardent une pharmacopée à disposition. Moi, j’ai des recueils de poésie posés partout chez moi. Pablo Neruda, Gaston Miron, Mahmoud Darwich, Joséphine Bacon. Au cas où j’aie une crise de foi en écoutant les nouvelles, en allant au lit ou en berçant les enfants. La poésie me sauve souvent du naufrage. Elle me pacifie, me remarie avec le temps. Elle joue un rôle interstellaire dans ma vie quotidienne. Des fois, elle me réconcilie avec mes semblables. Des fois, elle me vidange les volcans. La poésie me sert aussi de barème. Est-ce que je mène une vie qui est à la hauteur de la beauté du pays autour de moi? Avons-nous égalé en poésie, avec nos échafaudages de plastique et nos sparages autoroutiers, ce que le territoire du Québec offre de richesse? »

« Si je peux contribuer, à ma mesure, à offrir une résistance — une nuit au moins — à la langue-marchandise qui tapisse notre époque et opposer une langue libre, amoureuse, outrecuidante à ces bataillons d’agents de marketing qui sévissent dans nos agoras, nos parlements, nos places, nos radios et télés publiques… je vais le faire! Je vais à Saint-Venant comme on va dans un pow-wow, une grand-messe, un carnaval de Rio-de-Paquette. Juste du bonheur! Je m’en vais me gaver, me crinquer, me faire des forces pour l’année à venir! Je m’attends à faire un grand voyage. Je m’en vais faire des provisions d’espoir. Une nuit à Saint-Venant, et mille et une nuits de voyages en tapis volant après ça. »

PROPOS RECUEILLIS PAR KARINE TREMBLAY ET STEVE BERGERON