Amies depuis 30 ans, la réalisatrice Jennifer Alleyn et la comédienne Pascale Bussières sont au cœur d’Impetus, sorte d’ovni cinématographique arrivé sur les écrans le 18 janvier. La seconde est venue à la rescousse de la première lorsque l’acteur principal (Emmanuel Schwartz) a dû abandonner son rôle en plein milieu du tournage.

L'amitié pour sauver un film

Le moins que l’on puisse dire de Jennifer Alleyn, c’est que son système D se classe dans la catégorie poids lourds. Confrontée à la perte de son acteur principal en cours de tournage, elle aurait pu abandonner Impetus, son projet de long métrage indépendant. Mais par d’impressionnantes acrobaties scénaristiques et créatives, la réalisatrice a réussi non seulement à sauver son matériel, mais à remplacer son acteur... par une actrice (Pascale Bussières), en plein milieu du film, sans tout recommencer à zéro.

« J’ai un petit côté scout, je crois. Pour faire la Course Destination Monde [elle était de la cuvée 1991-1992], c’était même un prérequis », illustre la cinéaste, appuyée par son amie actrice : « C’est dans la nature profonde de Jennifer. Pour elle, un non n’est pas acceptable. Elle ne tombe pas en panne. Tout ce qui l’entoure est matière potentielle à création. »

La sortie de secours pour la cinéaste fut de lever le voile sur les coulisses de la réalisation d’Impetus. Autrement dit, d’intercaler dans la fiction (déjà à forte teneur biographique) des segments où elle se met devant la caméra ou emploie la voix hors champ, racontant la genèse du film, se montrant en train de faire du repérage, de placer une scène, d’en discuter avec Pascale, superposant une conversation téléphonique avec son amie lorsqu’elle lui annonce qu’Emmanuel Schwartz ne peut plus continuer, pris par un autre tournage.

Initialement fiction sur un homme (Rodolphe) recherchant son impetus (mot anglais d’origine latine signifiant élan, impulsion) après une douloureuse rupture amoureuse et la perte de son emploi, l’œuvre a ainsi fini par se doubler d’une sorte de documentaire sur les aléas de la création cinématographique.

« Une fois que le processus de fabrication du film est entré dans la structure et a contaminé l’histoire, tout devenait permis, explique Jennifer Alleyn. Je n’avais plus besoin de jeter à la poubelle tout le matériel tourné avec Emmanuel, ce qui m’aurait crevé le cœur. C’est une gageüre, reconnaît-elle. Est-ce que le spectateur va quand même suivre? »

« Mais c’est aussi une transparence, complète Pascale Bussières, sur la mécanique et les contraintes de faire un film. Ça ouvre une fenêtre sur un cerveau en train de créer. »

Brouiller les frontières

On pourrait donc qualifier Impetus d’ovni qui s’amuse à brouiller la frontière entre le documentaire et la fiction, mais qui est, en même temps, un film sur le 7e art, dans lequel se greffent des séquences de cinéma-vérité, d’autoportrait, d’essai poétique et même des extraits issus d’un autre projet de Jennifer Alleyn, une entrevue avec son ami John Reissner. La réalisatrice s’est en effet organisée pour que deux personnages (d’abord Rodolphe puis Pascale) tombent sur une caméra oubliée dans un appartement et y découvrent des images en vrac.

« John a presque précédé tout ça, rapporte Jennifer Alleyn. Ces images sont issues d’un tournage de recherche que j’ai fait sur lui, sans savoir si cela donnerait un film, simplement parce que je le trouvais fascinant comme personnage, par sa sagesse quotidienne. C’est lui qui lance la réflexion sur l’impetus, qui est devenue un catalyseur pour moi. Ce sont ces images que découvre Rodolphe dans la caméra. Après, j’ai eu l’idée d’ajouter mon entrevue avec la pianiste russe Esfir Dyachkov. Mais tous les personnages sont, en quelque sorte, les facettes d’un même être. Chacun a vécu des tragédies ou des pertes, puis une inertie, un moment de jachère assez fécond, avant de redémarrer. »

« On pourrait dire que John et Esfir deviennent l’extension du paysage intérieur de Pascale et Rodolphe », ajoute Pascale Bussières, qui a beaucoup aimé tourner les séquences de cinéma direct avec les non-acteurs, à la manière de Michel Brault ou d’Agnès Varda. Entre autres la scène finale, une discussion de Pascale avec un chauffeur de taxi new-yorkais. Celui-ci a incarné son propre rôle après avoir été breffé.

« Il a vraiment embarqué! » souligne la comédienne, qui s’est ensuite laissée aller au jeu. « C’est un beau terrain pour s’amuser, qui exige beaucoup d’ouverture et qui n’arrive pas souvent à un acteur. Oui, on nous demande parfois d’improviser, mais dans le cadre habituel d’un film ou d’une série télé, on n’a pas le temps ni la souplesse pour de telles scènes. C’est une des libertés que permet le cinéma indépendant. »

Depuis Concordia

Jennifer Alleyn et Pascale Bussières sont amies depuis 30 ans. « On s’est connues à l’université Concordia, à 19 ans, raconte Jennifer. Pascale était déjà comédienne, mais elle étudiait aussi la production cinématographique. On a rapidement fondé une petite compagnie et on a accouché de mon premier court métrage, Petit conte moderne sur l’amour antique. Pascale était mon assistante à la réalisation. On avait tourné ça sur les rives du Saint-Laurent, on avait mis une table à pique-nique dans le fleuve, c’était très poétique et... costaud, avec le courant de l’eau à mi-cuisse. Après, on est toujours restées en contact, on a eu nos enfants en parallèle, on a fait plein de voyages, on a même habité ensemble après une rupture amoureuse. »

Pascale Bussières n’a donc hésité, son agenda lui permettant, à venir à la rescousse de son amie, quand cette dernière est devenue orpheline d’acteur principal. « Déjà que c’est une galère de tourner un film indépendant! Je lui ai alors simplement dit de changer d’acteur, sans avoir l’idée de m’imposer ni de saboter ce qui avait déjà été fait, loin de là. »

« J’ai pensé tout recommencer avec un autre comédien, avoue la réalisatrice. Mais ce hasard de conflit d’horaires avec Emmanuel m’a ouvert la porte pour revenir plus près de la vérité de mon sujet. En devenant féminin, mon personnage se rapprochait de moi. »