Après avoir chanté devant des milliers de personnes à Sao Paulo, jeudi soir, Daniel Lanois amorcera une tournée québécoise en novembre. L’une des escales du producteur et musicien sera la Salle Michel-Côté d’Alma, où il se produira le 9 novembre.

La virée automnale de Daniel Lanois

Lorsque le représentant du Progrès a joint Daniel Lanois, mardi, celui-ci se trouvait à Sao Paulo, au Brésil. Ses amis du groupe U2 l’avaient invité à chanter à l’occasion du dernier spectacle de la tournée commémorative centrée sur l’album The Joshua Tree, dont il avait assuré la production. Méchant contraste par rapport aux salles qui accueilleront l’artiste originaire de Hull en novembre, à la faveur d’une tournée québécoise comprenant neuf escales.

« Je vais passer de 75 000 personnes à 750 et j’aime l’humour qui se cache derrière ça. On enlève quelques zéros », a-t-il lancé d’un ton guilleret au début de l’entrevue. Lui qui a chanté quelques lignes de la pièce Mothers Of The Disappeared avant le début des rappels, jeudi soir, avait déjà vécu ce genre d’expérience, mais pas au point de se montrer blasé.

« J’ai déjà joué avec les gars à Montréal. C’est toujours spécial de se retrouver sur la scène avec eux. Cette fois, j’espère seulement de ne pas faire de gaffe », a mentionné Daniel Lanois. Au Québec, en revanche, c’est lui qui sera la tête d’affiche et les déplacements se feront de la manière la plus modeste qui soit, dans un véhicule conduit par le violoneux Sébastien Leblanc.

« Cette tournée va me ramener dans un cadre intimiste, ce que j’apprécie parce qu’on peut avoir une communication face à face avec le public. En plus, à chaque fois que je retourne au Québec, mon français revient. J’aurai la chance de pratiquer avec Sébastien, mais pour les chansons, c’est différent. Ça me prend moins de temps pour me les remémorer », estime l’auteur de Jolie Louise.

Un bel adon

À l’origine de cette virée automnale baptisée Time On Tour, il y avait un désir de jouer dans l’est du Canada. Les hasards de la programmation de spectacles ont amené le Québec au cœur de ce projet, ce qui ne lui déplaît pas, au contraire. « Je voudrais vous dire qu’il y avait une stratégie, mais ce n’est pas le cas. Par contre, je trouve ça plaisant de revenir à la maison », confie Daniel Lanois.

D’une certaine manière, ce séjour qui s’étalera du 2 au 12 novembre (l’un de ses points de chute sera la Salle Michel-Côté d’Alma, le 9 novembre), s’inscrit dans la foulée de sa participation au Festival des guitares du monde, tenu il y a un an en Abitibi. On sent que l’homme a été impressionné par l’accueil et l’atmosphère qui ont imprégné cette première visite dans la patrie de Richard Desjardins.

« On a joué à Rouyn, une ville que j’ai appréciée en raison de son caractère industriel. Ça m’a rappelé Hamilton, où j’ai déménagé avec ma famille à l’âge de dix ans. C’était émouvant de voir ça », raconte Daniel Lanois. Le plaisir de retrouver ses racines sera évident, au début du spectacle, par l’entremise de deux chansons interprétées avec la complicité de Sébastien Leblanc.

L’homme proposera ensuite un survol de ses premiers albums, dont Acadie, celui par qui tout a commencé, en 1989. Le faiseur de sons en lui ressortira cependant au retour de la pause. « La deuxième partie sera centrée sur la musique techno, précise-t-il. On en profitera pour projeter des films qui vont bien avec les compositions. Certains ont été produits par l’Office national du film dans les années 1970. »

Le goût d’explorer

Daniel Lanois sera accompagné par le batteur Kyle Crane et le bassiste Jim Wilson, tandis que lui-même chantera, en plus de jouer de la guitare, notamment de la guitare steel. « Kyle et Jim sont des musiciens sophistiqués. Quand on improvise ensemble, on fait un travail qui peut se révéler explosif, qui peut partir dans tous les sens », laisse-t-il entrevoir.

Son plus récent album, joliment intitulé Goodbye To Language, s’intégrera tout naturellement dans ces déambulations musicales. L’une de ses 12 plages instrumentales sera explorée, ce qui montrera une facette de la guitare steel bien différente de l’usage qu’on en fait dans la musique country. Il n’en disconvient pas, d’ailleurs, lorsqu’on lui dit que cet enregistrement possède des tonalités classiques.

« J’ai amené ma musique dans un espace où les structures harmoniques sont plus complexes. Je continue d’évoluer », affirme le Québécois, dont la quête de nouveaux sons, de nouveaux cadres où peut se déployer sa créativité, se situe dans la mouvance d’artistes comme Brian Eno — un vieux complice — et le regretté David Bowie. Eux aussi avaient brisé le moule avec la trilogie berlinoise formée des albums Low, Heroes et Lodger.

« J’ai toujours apprécié le courage de ces gens qui ne craignaient pas de mener des expériences. Il y avait un appétit pour ça dans les années 1970 et tout en respectant ce qui a été créé dans le passé, moi aussi j’ai pour critère de faire des choses spéciales, des choses qui n’ont jamais été entendues. Je viens d’un courant où on ne veut pas se laisser guider uniquement par ses références », avance Daniel Lanois.


Je vais passer de 75 000 personnes à 750 et j’aime l’humour qui se cache derrière ça. On enlève quelques zéros.
Daniel Lanois

Pas juste un musicien

L’une des chansons que Daniel Lanois interprétera pendant sa tournée québécoise a pour titre Ring The Alarm. Créée par le Jamaïcain Tenor Saw en 1985, elle exprimera les préoccupations de l’artiste à l’égard des peuples autochtones du Canada. « Il y a des disparitions d’enfants dont on ne parle pas », a-t-il déploré lors d’une entrevue accordée au Progrès.

À l’image de son ami Bono, du groupe U2, la vision du monde embrassée par ce producteur et musicien est profondément humaniste. Or, l’actualité se fait cruellement insistante ces temps-ci. Elle offre une succession de défis à ceux qui, même à une échelle modeste, ont le désir de changer les choses pour le mieux. 

« C’est un monde de migrations, pour toutes sortes de raisons. Les frontières tombent et, en tant qu’artistes, nous avons la responsabilité de montrer de la compassion », fait observer Daniel Lanois. Lui-même ajoute sa pierre à l’édifice pendant ses sorties en solo, ce qui s’inscrit dans le droit fil de sa récente apparition sur scène avec U2, à Sao Paulo.

La chanson interprétée par le Québécois à cette occasion, Mothers Of The Disappeared, évoque en effet le drame vécu par ces mères d’Amérique du Sud dont les enfants ont été liquidés par les dictatures de l’Argentine et du Chili, ainsi que du Salvador, où Bono s’était rendu au milieu des années 1980. C’est elle qui clôt l’album The Joshua Tree, dont le groupe vient de souligner le 30e anniversaire.

Moins dramatique, mais tout aussi préoccupant, le sort des Cajuns de la Louisiane est cher au cœur de Daniel Lanois. Il a souvent travaillé dans cette région, notamment aux côtés des Neville Brothers et de Bob Dylan. Or, la richesse culturelle incarnée par ce peuple est menacée par l’érosion démographique. Les poches de résistance tendent à se raréfier.

« J’ai assisté à des soirées là-bas, des “fais dodo” qui prenaient fin tard dans la nuit. La musique des Cajuns est proche du zydeco, qui émane de la communauté noire, et j’ai trouvé touchant de voir des personnes souvent âgées danser des “two step”. Ça m’a fait penser à nos partys de famille qui décollaient après que les parents aient couché les enfants », relate Daniel Lanois.