Trois ans après la sortie du Feu de chaque jour et de l'incontournable succès Mécaniques générales, Patrice Michaud revient avec un nouvel album, Almanach.

La traversée du désert de Patrice Michaud

Almanach, le troisième album de Patrice Michaud, arrivera chez les disquaires trois ans moins un jour après Le feu de chaque jour, paru le 4 février 2014. Cela peut sembler rapide, surtout quand on sait que le Gaspésien n'avait en poche que quelques bribes de couplets à la fin de sa tournée de spectacles, en octobre 2015. Le processus créatif n'a toutefois pas été un long fleuve tranquille. Même que le chanteur a traversé sa plus grande panne d'inspiration jusqu'à maintenant.
« Une traversée du désert, acquiesce-t-il. J'en avais déjà eu, mais jamais d'aussi forte. Ce qui me fait dire que ça doit être vraiment terrible chez les artistes pour qui ça dure deux ou trois ans... »
Mais le chanteur savait ce passage obligé, bien qu'il ne le prévoyait pas si difficile. Il n'a donc pas cessé de travailler, encaissant le peu de résultats que donneraient ces nombreuses premières heures de défrichage.
« C'est à ce moment-là que reviennent les moins bons côtés de ce métier, à commencer par le doute. Ai-je encore quelque chose d'intéressant à dire? Devrai-je changer de carrière et commencer à faire des meubles (même si je n'ai aucun talent pour ça)? » blague-t-il. « J'ai fini par accepter ce silence de ma plume. Mais je n'ai jamais paniqué. »
C'était au printemps de 2016. Comme il n'était pas encore totalement installé dans son nouveau foyer à l'orée du parc du Mont-Orford, Patrice Michaud a profité de l'offre faite, avant son déménagement, par France Beaudoin et Vincent Graton. Ces derniers lui avaient gracieusement proposé, à lui et à sa petite famille, de loger temporairement dans leur maison de campagne, sur le bord du lac Magog, en cas de pépin logistique.
« Finalement, notre déménagement [il y aura bientôt un an] s'est déroulé sans problème, mais leur offre m'était restée en mémoire. C'était très généreux de leur part! J'ai donc squatté leur bord de lac. Je me suis isolé avec mes feuilles, mon ordinateur, ma guitare et mon recorder. C'est là que j'ai vécu ma traversée du désert... mais où sont aussi nées les premières chansons. »
Son élément déclencheur, devant son impuissance à trouver l'égérie, fut de s'imposer un exercice d'écriture : adapter une pièce de quelqu'un d'autre. Son choix s'est arrêté sur Temazcal, de Monsters of Folk, « groupe obscur » du folk indépendant américain qu'il affectionnait particulièrement.
« Je ne parle pas anglais, alors je n'ai aucune idée de ce que dit cette chanson et je n'ai pas cherché à le savoir. Je n'ai conservé que la musique et la richesse prosodique de la langue. Finalement, le résultat m'a tellement plu que nous avons inclus ma version sur le disque [Si près du soleil, qui ferme l'album]. Et l'effet souhaité s'est produit : ça s'est mis à débouler. »
Du folk au moins folk
Ironiquement, cette chanson d'un groupe folk aura été le point de départ de l'opus le moins folk de Patrice Michaud, Almanach s'acoquinant davantage avec le rock et même un peu de soul.
« C'est plus raccord avec ce que j'écoute en ce moment, c'est-à-dire des musiques qui réussissent à groover dans un environnement très chanson, sans devenir des pastiches de Motown ni s'inscrire dans le renouveau du rhythm and blues », explique celui qui avait alors du Beck, du Dr. Dog et du vieux Cake dans ses écouteurs.
« Bref, je souhaitais que ça groove comme des p'tits blancs. Ça ne veut pas dire que je ne reviendrai jamais au folk, mais comme tout le monde, mes préférences musicales fluctuent. J'avais surtout envie de dézoner mes chansons, de changer le décor et les habits. »
D'où le choix de Philippe Brault comme réalisateur. Patrice Michaud écrit d'ailleurs « qui l'eût cru? » dans les remerciements adressés à son capitaine de studio.
« Ce n'était pas une association naturelle... donc, ça m'a tenté. Philippe n'a pas tant travaillé que ça en chanson québécoise, il a fait beaucoup de trucs électros, il a signé un très beau disque avec Koriass. Mais parce que je n'étais pas dans ses cordes, ça lui a plu, à lui aussi. J'ai pris cette décision d'instinct et j'ai eu un bon flair. Ça a été un grand bonheur de travailler avec ce touche-à-tout. »
Objectif : avoir un album qui groove (donc très drum and bass), mais le moins homogène possible, et l'enregistrer en grande partie en direct, en faisant briller les musiciens comme jamais par rapport à ses disques d'avant, avec un ciselage « obsessif » des teintes sonores.
Le reste de l'opération tient du saut dans le vide.
« Nous avons fait une préproduction très légère, en gardant la magie pour le studio. Pour un gars comme moi qui prend rarement des décisions rapides, c'était déroutant. Mais ce fut très plaisant et payant. J'étais curieux de voir jusqu'où je pouvais aller sans dire que ça ne me ressemblait plus. J'ai découvert que je pouvais aller très loin. »
Notamment avec les cuivres et les choeurs masculins, dont la forte présence vient des « idées fabuleuses d'Antoine Gratton, que l'on méconnaît comme arrangeur ».
Patrice Michaud en 2009, année où il a remporté le Festival international de la chanson de Granby.
Entre sublime et banal
Patrice Michaud entretient une relation amour-haine avec les titres. D'un côté, il les adore. Il admire ceux des autres. Il a même fait des listes de titres de son cru. Oui, oui : des titres « pas de tounes ». Trouver un titre pour chapeauter une chanson déjà écrite ou un album entier devient donc beaucoup plus torturant pour celui qui a une « expertise » cachée en intitulation.
« Mais dans mes projets connexes à la chanson, il y avait l'envie d'écrire un recueil de récits sous le titre Almanach. Parce que le mot est magnifique, et que je me suis intéressé à sa signification. Au Québec, nous avons une référence forte, à cause de l'Almanach du peuple qu'on a tous déjà vu traîner quelque part, et qui est une sorte de gros magazine Le Lundi. »
Mais dans un almanach, dont les balbutiements remonteraient au Moyen Âge et qui était traditionnellement apporté aux gens par un colporteur, se côtoient une rétrospective des événements importants de la dernière année, des projections sur ce qui attend le monde et « tout un paquet de faits divers, anecdotiques, ordinaires, anodins ».
« J'ai finalement trouvé que cela ressemblait à ce que je fais : prendre le pouls de notre environnement contemporain et essayer de témoigner de choses primordiales.... ou de détails insignifiants qui font la vie. Le sublime et le banal. Almanach m'est donc apparu comme un titre défendable. »
Exceller à faire semblant
Témoigner des choses, certes, mais avec une nuance : sans forcément les avoir vécues. Non, Cherry Blossom, la chanson qui ouvre son nouvel opus, ne parle pas de sa propre relation amoureuse. La saison des pluies, sur un père qui quitte trop tôt cette vie, n'est pas plus autobiographique.
« En 2002, Yves Desrosiers a lancé l'album Volodia, dans lequel il a adapté des pièces du poète russe Vladimir Vissotsky (à l'époque, j'étais à l'université et je dévorais la littérature russe). La chanson La lettre raconte l'histoire d'un soldat au front, correspondant avec sa femme, jusqu'à ce que celle-ci lui annonce qu'elle ne peut plus supporter son absence. Le soldat sort alors des tranchées et s'offre aux tirs ennemis. D'anciens militaires ont dit de cette chanson qu'il fallait avoir connu les affres émotives de la guerre pour écrire ça. Mais Vissotsky n'est jamais allé à la guerre. Je crois que c'est le plus bel exemple de ce qu'on doit essayer de réussir en création. Notre métier, c'est faire semblant le mieux possible. »
La saison des pluies est ainsi le monologue d'un homme aux derniers moments de sa vie. « C'est la première fois que j'aborde ce thème. J'avais besoin de toucher à ce sujet, mais je l'avais mis en attente. Je n'ai jamais été malade ni reçu les derniers sacrements. Mais écrire là-dessus, au je, ça, ça m'allume. C'est casse-cou, mais c'est un beau défi. On croise le deuil de près et de loin dans une vie, on console des gens qu'on aime qui passent à travers ça, alors on peut avoir une idée de ce que c'est. Mais j'aurais été incapable d'adopter le point de vue de celui qui regarde un être cher partir », avoue-t-il.
Tout comme il ne pense jamais réussir à faire une chanson sur sa blonde, trouvant l'entreprise trop immense. « J'en ai trop à dire et je n'ai pas la distance nécessaire. Mais c'est grâce à elle si je peux écrire sur une multitude de femmes. Elle est mon catalyseur. »
Plusieurs fois la même
En fait, Patrice Michaud dit avoir maintenant accepté d'écrire plus d'une fois la même chanson. « J'ai décliné plusieurs fois la même relation entre deux entités amoureuses (hommes ou femmes, peu importe) atteintes d'un mauvais magnétisme, qui s'attirent et se repoussent, qui ne sont pas vraiment capables de se rejoindre. »
Auparavant, ce constat de répétition provoquait un malaise chez le Cap-Chatien d'origine. « Mais j'ai fini par l'accepter, par le comprendre et par ne plus me braquer. Ce qui me console, c'est que plein d'auteurs-compositeurs ont aussi réécrit des dizaines de fois la même chanson. Ce sont l'éclairage et la dynamique qui changent. Désormais, je remarque simplement que, tiens, je suis encore en train d'échafauder des plans sur ces deux-là. Et je pense être pris un bon bout de temps avec eux. Je n'ai pas encore fait le tour. »
Passer la rondelle à Loïc
Il ne devait pas y avoir de monologue sur Almanach. Du moins, c'est ce qu'avait décidé Patrice Michaud, qui avait terminé son premier disque avec Cap-Chat/Montréal, et imprimé sur le deuxième La faille de San Andreas.
« Mais comme ça arrive souvent, je ne respecte pas ma parole », poursuit-il à propos de Tout le monde le saura, ce poème de 70 secondes récité par son fils Loïc, quatre ans et demi, sur l'avant-dernière plage.
« Ce texte-là, c'est à la fois un état des lieux et un souhait pour les jours à venir. Au moment de l'écriture, Trump était en route, il y avait des attentats un peu partout. Tout ça ne me percute pas de la même manière depuis que j'ai des enfants. Mais je n'avais pas envie que ce soit lu par moi. J'avais scénarisé un truc polyphonique, avec huit personnes de générations, de sexes et d'horizons différents, pour avoir une voix plurielle. J'avais confié la toute fin à mon fils. Et c'est au moment des premières tentatives avec mon garçon que je me suis aperçu que ça devenait magnifique et que tout le côté moralisateur, que je découvrais au même moment, tombait. Ça prenait tout son sens avec la voix d'un enfant. Dans le fond, ça parle de lui et de ses jours à venir. »
Le sceau Ducharme
Le débarquement du premier extrait Kamikaze en tête du Palmarès BDS a doublement réjoui Patrice Michaud. « De savoir qu'une phrase de Réjean Ducharme passe dans toutes les radios commerciales, ça me fait un velours », dit-il sur le ton du gamin fier de son coup.
« Que Réjean Ducharme soit un de mes auteurs fétiches, ce serait difficile de dire autrement. C'est Marie-Andrée Beaudet, professeure de littérature à l'Université Laval, qui me l'a fait découvrir. J'en ai vraiment mangé à l'époque. Alors que j'étais en train de faire des ébauches de chansons, au détour d'une lecture, je suis tombé sur cette phrase du Nez qui voque : "L'amour, ce n'est pas quelque chose, c'est quelque part." Je constate alors que c'est la clef de voûte d'un projet de chanson et que je ne peux pas m'en passer. Et comme j'avais besoin de la phrase entière et que son auteur est vivant, j'ai mis mes culottes et je suis entré en communication avec Gallimard, qui m'a répondu que l'on informerait Réjean Ducharme et qu'on me tiendrait au courant. J'estimais que j'avais 95 pour cent de chances de n'avoir aucune réponse, 2,5 d'avoir un refus (ce qui m'aurait surpris, car un refus, c'est une réponse) et 2,5 d'avoir un go... Ben j'ai eu un go. »
Patrice Michaud avait accompagné sa demande d'un texte exprimant l'important rôle qu'avait joué l'oeuvre de Réjean Ducharme dans sa vie. « C'était sobre mais très franc. Je ne sais pas si cela a fait une différence, Sa réponse a quand même été une grande surprise et un bonheur immense, car les phrases de rechange que j'avais étaient toutes moins bonnes. Alors quand on me dit que cette ligne-là, c'est killer, ça me fait plaisir de répondre que c'est du Réjean Ducharme. »
Quinze gars, une fille
Les ouïes s'en apercevront vite : Almanach est un album très « gars ». La seule présence féminine audible est le duo avec Ariane Moffatt, Les terres de la Couronne.
« La chanson était écrite depuis un certain temps et je ne l'envisageais pas comme un duo. Mon intention, c'était simplement d'avoir une pièce piano-voix, ce que je n'avais encore jamais fait. C'est là que j'ai pris conscience qu'il n'y avait aucune fille sur cet album. Une présence féminine bien franche m'est apparue comme pouvant créer un moment. J'ai tout de suite entendu la voix d'Ariane. Elle a accepté, nous sommes entrés en studio et ça s'est fait le plus naturellement possible. »
Vous voulez y aller?
Patrice Michaud
Samedi 25 février, 20 h 30
Vieux Clocher de Magog
Entrée : 35 $
Vendredi 24 mars, 20 h
Salle Dussault, Thetford Mines
Entrée : 32 $
Jeudi 18 mai, 20 h
Maison des arts, Drummondville
Entrée : 36 $