La seconde jeunesse de Gilles Vigneault

Le temps inscrira samedi 27 octobre un 90e sillon dans le tronc du vénérable chêne qu’est Gilles Vigneault.

Le nonagénaire n’y voit pas un grand accomplissement en soi. Et, mis au-delà de l’émission Belle et Bum qui lui sera consacrée, le poète ne savait pas trop ce qu’il allait faire au moment de souffler toutes ces bougies.

« Ce que je ferai ? Pas grand-chose. Je ne veux pas en faire un grand plat, étant donné que nous sommes “plusieurs” à avoir 90 ans. Quand j’étais petit, on était très peu. Mais aujourd’hui, la médecine a fait des progrès, les gens ont appris à vivre mieux, à mieux prendre soin de leur corps et de leurs semblables. Et, comme y’a pas de guerre par chez nous, c’est normal qu’on se rende un peu plus loin... », lance Gilles Vigneault, mutin.

Heureusement, Normand Brathwaite s’est occupé de souligner l’anniversaire. Le 18 octobre, il a invité Klô Pelgag, Daniel Boucher, Jorane, Nicolas Pellerin, Bïa, Jessica Vigneault et quelques autres à rendre hommage aux 60 ans de carrière musicale de M. Vigneault. L’émission sera diffusée à l’antenne de Télé-Québec ce samedi 27 octobre à 21 h.

Ce 90e jalon, Gilles Vigneault l’a marqué mardi dernier en publiant (aux éditions Boréal) un nouveau recueil de poèmes. Recueil dont le titre métaphorique, Le chemin montant, renvoie aux trois jolis quatrains qui amorcent le livre : « Sur le chemin montant qui menait jusqu’à vous / j’ai changé de bâton, j’ai changé de semelles / [...] Ce chemin ne m’est pas tout à fait inconnu / Et j’en connais le bout mais jamais la distance / Qu’il me reste à courir... Au loin, on voit que dansent / Les ombres d’amis qui n’en sont point revenus ! »

On y trouvera 68 courts poèmes aussi doux que sages, réflexions « naturellement » baignées d’images d’eau et de forêt, habitées des nuées d’oiseaux, des flopées de bateaux et un cortège d’enfants. Une lecture entre l’arbre et l’écorce.


« Chanter Ma jeunesse à 90 ans, ça n’a pas la même résonance – en moi, d’abord – que quand j’avais 35 ans. La perspective est différente, parce qu’avec 60 ans de différence, on voit les choses d’un autre angle.  »
Gilles Vigneault

Vigneault ne se réinvente pas – et pourquoi diantre le ferait-il, lui qui est sans doute le dernier des gardiens d’un classicisme formel rescapé d’un autre siècle ? – mais l’âge semble ne constituer nul frein à sa fécondité.

D’ailleurs, il vient aussi de faire paraître, le 19 octobre dernier, un nouveau disque : Ma jeunesse. Certes, il ne s’agit pas à proprement parler de chansons inédites, mais d’œuvres de jeunesse – la plupart de ses classiques s’y trouvent – auxquelles l’éternel gamin s’est amusé à offrir une seconde jeunesse, en les interprétant avec sa voix, sa sensibilité et ses inflexions d’homme mature.

Pour lui, il s’agit d’un exercice « critique » de relecture, et non d’un soubresaut « nostalgique ».

« Dans notre métier, on recommence très souvent des choses qu’on a l’impression d’avoir mal faites » malgré le sentiment de satisfaction initial, explique-t-il, humblement.

« Crier ses chansons »

« Dans le temps, je chantais : “SamdisoiràSaint-Dilonyavaipagranchosàfaire”, ça déboulait à une vitesse extraordinaire », entonne-t-il d’une traite, au mépris de l’articulation, pour mieux illustrer son propos.

« Or, les gens – de Natashquan, par exemple – ne dansent pas du tout à ce rythme-là. Mais j’étais pressé. Je me dépêchais. Je déclamais beaucoup. » Une frénésie à mettre sur le compte de la jeunesse : « Cette hâte s’appliquait à tout ce que je faisais : j’avais hâte... de rencontrer le Monde, de lire tous les livres, de [m’adresser] aux spectateurs. »

C’est pourquoi il a tenu à réenregistrer sa composition La Danse à Saint-Dilon en ralentissant la cadence, histoire de respecter le rythme original imposé par les danseurs. « C’est plus authentique. Et c’est plus conforme à la vérité. »

Idem, « chanter Ma jeunesse à 90 ans, ça n’a pas la même résonance – en moi, d’abord – que quand j’avais 35 ans. La perspective est différente, parce qu’avec 60 ans de différence, on voit les choses d’un autre angle. »

« C’est une manière pour moi de revisiter ces chansons et de les chanter comme j’aurais voulu les chanter à l’époque – mais je savais pas : avec réflexion, plus calmement, moins déclamées. »

« Comme j’avais une mauvaise voix – que j’ai toujours – un mauvais timbre, j’avais l’impression que ça ne se rendait pas. Donc, je “criais” mes chansons. Alors qu’aujourd’hui, je sais que je peux les “parler” », s’amuse le poète qui a « cueilli ses saisons sans en laisser échapper une ».

Il précise toutefois que ces relectures ne sont en aucun cas un désaveu du travail de celui qui fut un de ses plus fidèles collaborateurs, et qui a signé les partitions de nombreuses chansons de jeunesse : Gaston Rochon.

« Si une chanson arrive en haillon, il faudra la secourir, l’habiller, sinon elle va prendre froid. Gaston était un habilleur hors pair. [...] Ses arrangements étaient très modernes, pas du tout surannés. »

+

EN RAFALE

Deux beaux souvenirs de jeunesse

Quel est le plus beau souvenir que Gilles Vigneault conserve de son «Chemin montant» ?

« Il y en a tellement, c’est assez difficile à dire. Parmi les plus jolis, il y a cette fois où je donnais un spectacle à Bobino, à Paris, dans les années 70. Un moment donné, [j’ai entraperçu] Georges Brassens qui m’écoutait de la coulisse. Par discrétion, parce que tout le monde l’aurait regardé en chuchotant “c’est Brassens ! C’est Brassens !”, il ne s’asseyait pas dans la salle. Il préférait s’installer dans la coulisse avec sa femme. J’avais trouvé ça d’une délicatesse et d’une gentillesse extraordinaire ! Ce soir-là, après le spectacle, il ne m’a presque rien dit, juste “Bravo, petit !” Mais par après, j’ai appris qu’il a dit à Félix [Leclerc] : “Le jeune Vigneault, c’est bien, hein ?” », s’enorgueillit le plus tout jeune Vigneault.

« Un de mes plus jolis souvenirs, c’est autour de 1982, 83 : nous revenions de Suisse, Gaston [Rochon] et moi. Nous avions rendez-vous à l’ORTF, la télévision française. On s’est arrêté sur un chemin qui passait pas [la rivière] le Doubs : il y avait là une [petite auberge que l’on connaissait un peu] où ils faisaient l’omelette de la mère Poulard. La femme du bistro me dit : “Désolée, M. Vigneault, on ne peut pas vous recevoir, il n’y a plus de place, il y a un mariage”. Et finalement : “Vous n’êtes que deux ? Bon, on va vous faire petite place.” On commence à manger... et à un moment, on a entendu : “C’est à ton tour de te laisser parler d’amour.” C’était les gens dans la salle d’à côté, qui chantaient ça aux mariés. Là, on réalise qu’ils savent seulement le refrain. Gaston et moi on se fait un clin d’œil. Et on est allé leur chanter le couplet. [Ils ont ensuite réalisé que nous étions les auteurs de la chanson, et nous étions ravis de voir que la chanson voyageait]. Alors après, bien sûr, on a fêté très fort. On est même arrivés en retard à notre émission. En fait, non, on ne s’est jamais rendus là-bas : on a passé toute la soirée au mariage ! »

***

Un conseil aux jeunes

« La jeunesse a plein de choses à apprendre. Sauf que la façon de les apprendre et de s’informer a beaucoup changé. Nous, on a le livre ; eux,  les écrans. En arrière de l’écran, il y a beaucoup d’information. Beaucoup trop. Alors ils en jettent la moitié de la moitié de la moitié – et ils ont raison, car ça prend une grande poubelle. [...] C’est plus difficile d’être jeune aujourd’hui que ça l’était autrefois. Parce qu’on est jeune moins longtemps et qu’on est vieux tout de suite. Mais [j’aimerais essayer de convaincre les jeunes] qu’on est très peu informé, si on ne lit pas des choses imprimées sur papier. Je trouve les gadgets technologiques tout à fait extraordinaires. [Ça permet de] communiquer avec quelqu’un qui est très loin. Même en pleine forêt ! Ce sont des outils extraordinaires, qu’il faut apprécier [mais] qui ne servent pas des fins extraordinaires. [...] Bien apprendre, ça prend du temps, de la réflexion, une certaine instruction » et un peu d’aide extérieure », estime Gilles Vigneaut.

Et le poète d’ajouter : « Et puis, quand on est dans un livre, on est un peu dans la forêt, quand on y pense. Quand tu lis, tu es en train de prouver à l’arbre qu’après la vie il y a une autre vie... »