Boucar Diouf

La science de l'humour

Le matin est frisquet, mais ça n'empêche pas Boucar Diouf d'être déjà dehors, en train de faire le tour du carré.
«C'est ma marche quotidienne, je parcours les rues de Longueuil en admirant les bungalows», explique-t-il.
L'exercice n'est pas que physique, il est aussi méditatif.
«Mes textes les plus inspirants, c'est en marchant que je les ai imaginés. En rentrant, je prends mon cahier, j'écris mes idées au stylo.»
Avant d'être un spectacle, Pour une raison X ou Y a donc été un paquet d'idées colligées dans un calepin. Des idées qui ont mitonné longtemps.
«Je pense à ce concept-là depuis environ six ans. J'avais envie d'expliquer aux gens, d'un point de vue biologique, d'où émanent les différences entre hommes et femmes. Parce que ce n'est pas vrai que ces messieurs viennent de Mars et ces dames de Vénus, vous savez.»
L'étincelle pour lier son sujet est venue d'une question toute simple posée par son fils de six ans, Anthony : «Papa, d'où je viens?»
Ce que d'autres parents auraient résumé en deux phrases en évoquant vaguement la fleur et l'abeille, Boucar en a fait un spectacle qu'il présentera à guichets fermés devant le public sherbrookois les 4 et 5 avril. Sujet universel s'il en est un, la reproduction humaine y sera abordée sous toutes ses coutures. Détenteur d'un doctorat en océanographie, l'humoriste a pris plaisir à replonger dans ses notions de biologie. En les remaniant, il a voulu leur insuffler une certaine poésie. Il a aussi voulu les vulgariser d'originale façon.
«Comment fait-on un enfant? C'est la question à laquelle j'ai répondu, sous l'angle de la biologie, d'une manière hyper accessible. La séduction, l'amour, le plaisir, la fécondation, la grossesse, l'accouchement et l'implication parentale : j'évoque chaque étape. Au passage, je parle autant de la découverte du spermatozoïde que de toutes les conneries qui ont été véhiculées à propos de l'orgasme féminin. Les gens rient, réfléchissent, s'émeuvent. En sortant de la salle, ils ont l'impression d'avoir appris quelque chose.»
Sur scène, un ovule grand format accueille les projections qui appuient l'exposé humoristique de Boucar. On n'est pas très loin du cours de bio 101. Un juste retour du balancier, pense le Québéco-Sénégalais.
«Parce que c'est la science qui m'a mené à l'humour, rappelle-t-il. Je faisais des capsules humoristiques dans les cours que je donnais à l'UQAR. Les étudiants m'ont inscrit à mon insu aux auditions de Juste pour rire. Parce que j'aime les défis, j'y suis allé.»
Partager son savoir
Il y a connu le succès que l'on sait. Ses numéros sur ses racines africaines, son intégration au Québec et les différences culturelles en général ont fait mouche. Mais voilà, Boucar avait le sentiment d'avoir fait le tour du jardin.
«Avant, je montais sur scène pour partager qui je suis. Maintenant, j'y vais pour partager ce que je sais. Avec ce nouveau spectacle, j'ai l'impression d'avoir trouvé mon filon, ma niche. J'amalgame l'humour à l'enseignement, en quelque sorte, et je touche à des sujets qui m'intéressent. Je pose un regard critique sans verser dans le didactique. C'est la voie dans laquelle j'ai envie d'avancer dans le métier. Parce que je pense que pour convaincre les gens, pour les toucher, il faut être près de soi.»
Déjà, il sait qu'il reprendra la formule pour un prochain tour de planches.
«Dans un futur spectacle, je parlerai du fleuve Saint-Laurent, de la relation qu'on entretient avec celui-ci, de notre rapport à l'eau, de la chance qu'on a de vivre sur une planète bleue. J'ai aussi envie d'aborder la question alimentaire. Il y a tellement à dire : je pourrais faire un show complet sur notre relation avec la patate, à travers les époques et les continents!»
Les possibles ne manquent pas, les idées non plus. Lecteur avide, Boucar s'abreuve à toutes sortes de sources. Traités scientifiques, romans, bouquins d'histoire et revues de toutes sortes se voisinent sur sa table de chevet. C'est probablement pour ça que ses numéros versent autant dans la philosophie et la science que dans l'humour.
«À la base, je suis quelqu'un qui est curieux. Je m'intéresse à un paquet d'affaires. Et j'aime les vulgariser ensuite. On sait que l'humour, ce n'est pas ça qui manque au Québec. Sur ce chemin-là, on peut avancer sur des autoroutes ou sur des chemins de campagne. Les autoroutes regroupent tout ce qui a déjà été ultraexploité. Le quotidien et les relations hommes femmes, par exemple, on a là-dessus beaucoup dit, déjà. Pour se distancer de la masse, il faut maintenant emprunter les chemins de campagne. Et j'ai le sentiment d'avoir trouvé le mien.»
Dossier complet dans le cahier des arts de La Tribune de samedi.