La nature humaine d'Alexandre Poulin [VIDÉO]

Quand on pense à tout ce que peut le genre humain, le spectre des possibles est large. L’humanité a ses travers et ses grandeurs, on la sait capable du plus joli comme du très odieux.

« On nomme souvent les extrêmes lorsqu’on évoque la nature humaine, mais moi, ce qui m’intéresse surtout, c’est le terrain qui existe entre les deux pôles », explique Alexandre Poulin.  

Au cœur de cet espace où cohabitent les zones d’ombre et les éclats de soleil, l’auteur-compositeur-interprète sherbrookois a puisé l’inspiration pour de nouvelles chansons. 

À travers les 10 titres qui tissent Nature humaine, son cinquième opus, il n’a pas peur de se promener dans les pans plus sombres de notre espèce, mais il pointe aussi les puits de lumière. Ceux qui éclairent le chemin, qui donnent foi en l’autre.

« Il y a des chansons qui frappent, sur le disque, mais on sent quand même l’importance de rêver, de se projeter du bon côté des choses. Je pense que ça donne un tout assez balancé », image le musicien établi à Montréal. 

Dans ce tout, il y a du doux. L’histoire de cet amour qui arrive alors qu’on n’y croyait plus (Courte échelle), par exemple. Il y a des mots coups de poing aussi. Des thèmes délicats comme celui de la violence conjugale, que le parolier aborde à travers une fable aviaire où colombe et corbeau tombent amoureux pour le meilleur... mais surtout pour le pire. Le drame couve. Et le sang finit par couler.  

« Tourterelle triste, c’est probablement la chanson la plus noire du disque. C’est très cru, dans une certaine mesure, mais le fait que ce soit raconté à travers une métaphore permet à l’auditeur de se laisser porter parce que le sujet est exposé de façon moins frontale. J’avais envie de parler de ça parce que devant chez moi, il y avait une maison pour femmes violentées. Plusieurs d’entre elles se retrouvaient à fumer une cigarette sur le trottoir, près de ma maison. Au fil du temps, j’ai jasé avec l’une, avec l’autre. À un moment donné, j’ai réalisé qu’elle racontait toute la même histoire, à quelques nuances près. Le cycle de la violence se répète et se ressemble, c’est une boucle qui a des répercussions sur des générations. » 

Disque de premières

La conversation glisse sur les autres titres du gravé. Madonna, qui montre comment un épisode vécu dans l’enfance peut teinter ensuite nos choix, nos élans. Le déluge, qui s’épanche sur un amour perdu. Et puis Néon, touchante proposition dans laquelle il est question de la tempête qui traverse un parent après la perte de son enfant. 

« J’ai une petite fille qui a eu des ennuis de santé, à un certain moment. Elle va bien, maintenant, mais pendant cette période où on s’est retrouvé dans les hôpitaux, j’ai vu toutes sortes de choses, j’ai croisé des parents qui étaient confrontés à la maladie de leur enfant. Puis, j’ai lunché avec un ami en deuil de son garçon. Ce dîner-là a tout bousculé. Ça m’a pris trois jours à m’en remettre. J’avais écrit une chanson sur le sujet. Et voilà qu’elle prenait tout son sens. La version sur le disque, c’est la première prise de son. On l’a faite une seule fois et c’était ça. Tout était là. Elle n’est pas parfaite, mais c’est ça qui est beau », raconte Alexandre. 

Couchés sur des guitares plurielles, ses textes ciselés ont été polis en nature, dans le creux verdoyant de la forêt de Saint-Faustin–Lac-Carré. Si on reconnaît tout de suite la griffe du créateur de chansons, on apprend aussi que cette nouvelle aventure musicale a été pétrie de premières. 

« Pour la première fois, j’ai osé manier la six cordes électrique, moi qui joue sur de la guitare acoustique depuis l’âge de huit ans. C’est aussi le premier album qui émane de la maison de disque que j’ai créé, Bleu Cardinal. C’est enfin le premier que je réalise en entier, sans m’adjoindre un bras droit », dit-il en insistant quand même sur l’importance de l’équipe qui gravite autour de lui.

La force de l’équipe

« Je suis entouré des mêmes personnes depuis de nombreuses années. Ça fait toute la différence de pouvoir compter sur des gens de confiance. Personne ne se rend au sommet tout seul. Les musiciens qui m’accompagnent deviennent comme une deuxième famille. »

Des « frères » de route avec lesquels il a pris le chemin du bois, pour mettre le disque sur rails. Une première, là encore. 

« On a fait les choses autrement, en se retrouvant dans un studio en nature où, pendant une semaine, on a travaillé sans préproduction. Il s’est passé quelque chose d’assez formidable, une espèce de magie qu’on ne s’explique pas : au terme de la semaine, l’album était bouclé et terminé. »

Le lancement du gravé aura lieu le 7 novembre prochain au Lion d’or de Montréal, dans le cadre du Coup de cœur francophone. L’album, lui, sera disponible dès vendredi. 

« Je suis encore à voir comment je vais faire vivre tout ça sur scène. J’aime imbriquer les chansons aux histoires que je raconte. Je vais travailler là-dessus après les Fêtes », dit-il à propos de la tournée de spectacles qu’il amorcera au Québec en 2020. La France, qui lui a déjà ouvert grand les bras dans le passé, devra patienter.  

C’est que l’arrivée d’une petite Émilou dans sa vie, il y a cinq ans, a joliment bousculé la boussole intérieure d’Alexandre Poulin. 

« Devenir papa, ça change tout, ça modifie l’axe autour duquel notre existence s’arrime. On ne devient pas quelqu’un d’autre, mais on est bonifié par ce nouveau rôle. Ça fait en sorte que j’aborde le métier autrement. Je ne veux plus partir pendant des semaines à l’étranger comme je l’ai déjà fait, je n’ai pas cette soif démesurée de manger le globe avec mes chansons. La seule chose qui m’attriste, c’est que j’ai en Europe un public qui m’a suivi et à la rencontre duquel je ne vais pas, pour l’instant du moins. Mais je ne peux pas faire autrement. Je suis profondément ambitieux : j’ai envie de réussir ma vie professionnelle, oui, mais j’ai surtout à cœur de réussir ma vie de famille avec ma fille et ma blonde. Le succès n’existe pas sans ça. » 

Trois chansons sous la loupe

La mauvaise éducation

« J’ai été prof de français, alors ce n’est surtout pas une salve contre les enseignants, dont j’admire profondément le boulot. C’est plutôt une réflexion sur ce que pourrait être l’école si on repensait le système dans lequel elle s’ancre, de façon à former de grands humains plutôt que de viser en faire de grands travailleurs. En signant L’écrivain, j’ai gardé un pied dans les écoles parce que c’est une chanson qui est étudiée et chantée dans les concerts de fin d’année. Je continue de recevoir beaucoup de témoignages de profs et ça me frappe à quel point ils sont nombreux à faire beaucoup plus que de l’instruction. J’ai été porte-parole pour la Coalition sherbrookoise des travailleurs de rue pendant deux ans et j’ai compris que tous ceux qui sont dans la rue ont quelque chose en commun : ils ont décroché de bonne heure. Après ça, j’ai été porte-parole des Journées de la persévérance scolaire en Estrie. J’ai réalisé que ceux qui décrochent ne sont pas des cancres, ils ont juste l’impression que le système n’est pas fait pour eux. Je me suis demandé comment pouvait renverser tout ça. En 50 ans, la société a fait un bond de géant et le système scolaire n’a pas évolué au même rythme. Je comprends bien que l’éducation, c’est la job du parent à la base, mais la loterie de la famille n’est pas égale pour tout le monde... Ce serait formidable si le système scolaire était un filet qui rattrape les écoliers au bond, qui les fait rayonner et leur donne envie de croire en eux. Beaucoup de profs font déjà beaucoup à ce chapitre-là. Mais imaginez si on repensait le système, on leur donnerait encore davantage l’opportunité de changer des vies. Parce que oui, l’école peut faire ça, changer des trajectoires. »

Le plus grand des assassins

« J’ai mis sept ans à l’écrire. Entre la version que j’avais amorcée au départ et celle que je chante maintenant, il y a un monde. Je l’ai tellement remaniée, je crois que seulement deux phrases ont survécu d’une version à une autre. Il y est question du temps qui passe, un thème récurrent dans mes albums. Je pense que je vais toujours avoir quelque chose à dire là-dessus parce que ça m’habite profondément. Et c’est correct : après avoir lu la biographie de Leonard Cohen cet été, j’ai réalisé qu’il peut y avoir des récurrences dans l’œuvre d’un artiste sans que celui-ci se répète pour autant. » 

Contrebande

« C’est la chanson qu’on a choisie pour le premier vidéoclip du disque. Les paroles semblent un peu sombres lorsqu’on les lit, mais lorsqu’on les entend jumelées à la mélodie plutôt up-tempo, elles prennent un autre sens. Il y a de la lumière, de l’espoir, tout ça. »

Vous voulez écouter?
Alexandre Poulin 
Folk francophone
Nature humaine
Bleu Cardinal
Disque disponible le 8 novembre

Vous voulez y aller?

Alexandre Poulin
Nature humaine
Vieux Clocher de Magog
11 avril 2020, 20 h 30
Entrée : 40 $