Beyries
Beyries

La musique comme un pont pour Beyries 

Steve Bergeron
Steve Bergeron
La Tribune
S’accrocher. C’est le premier mot qu’inspire le nouvel album de Beyries. S’accrocher aux autres, pour tenir bon quand passe la tempête. Mais s’accrocher aussi à soi, lorsque c’est de l’autre que viennent les remous. S’accrocher, en somme, à ce qu’on a, à ce qui permet de ne pas tomber. Et si on tombe? On tombe, simplement.

Il y a d’abord What We Have, qui donne le ton. Plus loin, Over Me, chanson d’espoir en des jours meilleurs. Keep It To Yourself, sur l’importance de pardonner et de parfois taire ses griefs pour préserver un amour. Out of Touch, quand cet amour devient justement un ancrage. Sur d’autres plages, c’est la chute qui est abordée de front : une histoire de deuil dans Closely, un appel à l’aide dans Story of Eva, un engourdissement asthénique sur Anymore...

Est-ce parce qu’on sait déjà qu’Amélie Beyries en a traversé, des tempêtes (une dépression et deux cancers), que l’on perçoit d’emblée ces teintes de résilience et de naufrage dans ses nouvelles chansons? Indépendamment de cela, la chanteuse de 41 ans est assez d’accord avec cette lecture. 

« Il y a beaucoup de ça : regarder ce qu’on a, voir le verre d’eau à moitié plein... mais ne pas non plus se sentir mal de dire parfois qu’il est à moitié vide et que c’est plat. J’en parlais avec des amis musiciens : c’est horrible ce qui arrive en ce moment aux artistes de la scène. Oui, on le sait qu’on est ultimement chanceux parce qu’on n’est pas malades. Mais c’est quand même difficile et il faut y faire face. »

Comprenez que ce n’est pas parce qu’elle sait la fragilité de la vie que Beyries n’a pas été affectée par la pandémie. Mais elle s’est autorisée à vivre ce coup dur, elle pour qui les rencontres sont un élément capital de l’existence, au point d’avoir intitulé son nouveau disque Encounter

« Les rencontres, c’est une des choses qui m’allument le plus. Je me suis donc sentie très désarmée au début du confinement. En même temps, pour une personne comme moi qui a pris la décision de ralentir il y a quelques années, le fait que tout soit arrêté m’a vraiment fait beaucoup de bien. Sauf qu’il restait une angoisse latente. »

Retourner au chalet

Lorsqu’Amélie parle de rencontres, elle ne se limite pas qu’aux humains. « Pour moi, mon voyage dans le Grand Canyon a été une grande rencontre. Quand je me suis retrouvée au bord, quelque chose m’a soufflée tellement c’était immense et grandiose. On peut aussi rencontrer une nouvelle passion, un animal, un enfant », dit-elle, évoquant aussi la rencontre entre un artiste et la musique, et celle qu’elle a faite, capitale, depuis quatre ans : la rencontre du public. Celui qui l’a presque instantanément adoptée en 2016, lorsque son interprétation de Je pars à l’autre bout du monde dans Unité 9 a suscité le coup de foudre.

« Au Québec, il y a vraiment quelque chose de fantastique. J’ai eu la chance d’aller jouer à l’étranger, mais quand je revenais ici après, c’était comme retourner au chalet. Les gens te disent qu’ils écoutent ton disque en boucle et qu’ils sont content de te rencontrer, enfin! » rapporte-t-elle, surlignant le dernier mot.

« J’aborde donc mes spectacles comme de belles soirées, pas comme une performance. Je suis là pour chanter, jaser, discuter, rire avec le public et mes musiciens... Bref, c’est une grande rencontre, qui me manque énormément. »

Pour pallier cette absence, Beyries a décidé d’aller livrer en personne les albums précommandés par ses admirateurs de la région montréalaise. « C’est ça, lancer un album : créer un pont avec des gens que tu ne connais pas. »

Amples et fédératrices

Ces chanceux et chanceuses découvriront un disque très ouaté, sur lequel guitare et piano ont été enrobés de cordes, nappés des synthétiseurs d’Alex McMahon (réalisateur d’Encounter) et enveloppés des harmonies vocales démultipliées de Franck Julien, Marie-Christine Depestre et Beyries elle-même.

« C’est simplement le genre de musique que j’aime écouter. Les spectacles des dernières années m’ont aussi donné envie de chansons beaucoup plus amples et fédératrices, surtout quand je me suis retrouvée devant des foules de 5000 ou 10 000 personnes... » 

Beyries avoue n’avoir pas trop ressenti la pression du deuxième album dans le processus de création, étant donné qu’elle possède un dossier où se sont accumulées toutes ses tentatives de chansons. « Closely, par exemple, est une chanson que j’avais commencée en 2010, que j’ai ressortie et retravaillée. Même chose pour Story of Eva, qui date de 2016. J’avais donc un petit corpus au départ, mais je tenais quand même à ce que le disque soit une réflexion sur ce que je suis aujourd’hui. Comme pour Graceless, un constat de l’époque très démoralisante que l’on vit, ne serait-ce que pour Donald Trump. Et j’ai commencé à écrire ce texte avant la pandémie! »

BEYRIES, <em>ENCOUNTER</em>, FOLK CONTEMPORAIN ANGLO FRANCO, Bonsound

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Chanson d’indulgence

Nous sommes, seule plage en français sur Encounter, est une nouvelle collaboration avec Maxime Le Flaguais, qui avait déjà signé les textes de J’aurai cent ans sur Landing et d’Au-delà des mots sur le microalbum En français.

« C’est une chanson sur l’indulgence humaine, sur l’importance de se rappeler qu’on est tous pleins de contradictions. S’il y a quelque chose que je déplore aujourd’hui, c’est le manque d’indulgence », souligne-t-elle, en référence notamment à la culture du bannissement. « On lynche les gens sur l’internet, on est durs envers les autres, on ne pardonne pas, parce qu’on est stressés, mobilisés, chargés. Mais on en fait tous, des erreurs, et on en dit tous, des niaiseries. Évidemment, il y en a qui en disent à répétition et qu’il faut arrêter, mais dans plusieurs cas, la réaction est un peu tough. Alors un peu de douceur et d’indulgence, il me semble que ça ferait du bien. »

La chanson a été enregistrée au studio Le Nid de Pierre-Philippe Côté, alias Pilou, à Saint-Adrien en Estrie. « On y fait beaucoup de séances de travail, Maxime, Pilou et moi. On développe souvent des idées ensemble. C’est vraiment chouette comme endroit. »