Lisa Tognon

La fille à la feuille blanche

D'aussi loin qu'elle se souvienne, Lisa Tognon a toujours été une artiste. Son enfance s'est écoulée dans une maison où la peinture, les crayons, les feuilles blanches, les tissus et les ciseaux faisaient partie de la vie quotidienne. « J'ai été élevée comme ça «, a confié avec fatalité cette fille d'un illustrateur et d'une couturière montréalais.Ce destin, auquel elle n'a pas su échapper, apparaît nettement comme le fil conducteur de son exposition intitulée Passages. Cette rétrospective des 15 dernières années est présentée au Musée des beaux-arts de Sherbrooke à compter d'aujourd'hui jusqu'au 10 juin.
Comme un enfant aux horizons vierges, la feuille blanche est omniprésente dans l'oeuvre de Lisa Tognon. Encré, gaufré, pressé, superposé, mouillé ou même parfois brûlé, le papier exhibe ses propres marques de l'usure du temps. Il fait écho aux différents passages d'un état à un autre. À cet égard, la série Materia Prima se montre très évocatrice.
« Lors d'une période difficile de ma vie, j'ai ressenti à une certaine époque la forte envie de mettre le feu au papier. J'en ignorais la raison, mais dans ma façon de travailler, je cède à mes impulsions pour chercher ensuite la signification du geste », a raconté l'artiste devant des feuilles encrées et marquées de brûlures.
« Dans Materia Prima, le psychanalyste Carl Jung explique que le feu symbolise la transformation des choses. Il s'empare de la matière pour la faire passer à un autre état. De la même manière, notre esprit prend nos déceptions et nos tristesses pour les faire passer à l'état de rêves. »
La série Faire surface évoque plutôt le regard vers un autre univers. Les masses d'encre bleue créent l'illusion d'un paysage à l'air libre d'un point de vue sous-marin. Ces oeuvres symbolisent la montée d'un état à un autre, explique Lisa Tognon.
Pour la série Sans mot dire, l'artiste a laissé l'encre se déposer sur les feuilles de papier dans des gestes naturels. Cette manière de créer librement, sans rien forcer ou vouloir contrôler, permet d'exprimer sa « calligraphie interne ». C'est ainsi qu'elle nomme l'expression de son inconscient personnel qu'elle espère universel.
« Si on part de soi, on rejoint les autres quelquefois », a-t-elle glissé devant le tableau baptisé Bach, l'un de ses préférés.
« Dans mon studio, j'ai fait jouer La passion selon St-Mathieu. Tout à coup, tout est venu aisément. Il est apparu sans effort. J'ai su ensuite, de la part d'une autre artiste, que cette musique émet une vibration qui permet d'accéder à des inconsciences collectives », a-t-elle affirmé.
Dans une suite logique est située tout près son oeuvre intitulée Dénouement, composée de quatre tableaux. « Normalement, il y a cinq tableaux placés dans un ordre précis. Cette fois-ci, il n'y en a seulement quatre placés dans le désordre », a-t-elle expliqué.
D'une manière inconsciente peut-être, mais éminemment évocatrice, Lisa Tognon a ainsi fait subir un passage à cette série.
Passages, par Lisa Tognon
Au Musée des beaux-arts de Sherbrooke
Jusqu'au 10 juin