Marcel Sabourin a toujours milité pour que le langage sur les planches, au cinéma ou à la télé soit celui du peuple.

La douce folie de Marcel Sabourin

Au fil d’une carrière qui s’étend sur plus de 65 ans, Marcel Sabourin a porté tous les chapeaux possibles et inimaginables. Tour à tour acteur de théâtre et de cinéma, comédien à télé, metteur en scène, scénariste, parolier et professeur, l’homme reconnu pour sa verve et son éloquence revient sur son riche passé, à l’occasion de la sortie de sa biographie. Rencontre avec un artiste à la douce folie qui s’est toujours fait un devoir de défendre la culture québécoise et pris plaisir à tordre le cou aux conventions.

Marcel Sabourin a toujours eu la parole facile. En entrevue, une anecdote chasse l’autre, au gré du rappel de ses multiples voyages et expériences, ici et ailleurs. Des amis et connaissances d’hier se mêlent à ses récits qui déboulent sans temps mort. Difficile de parler d’une carrière aussi féconde sans embrasser une foule de souvenirs que notre interlocuteur, très allumé, se fait un plaisir à partager.

Pour les gamins qui ont grandi avec l’émission La Ribouldingue, dans les années 60, Marcel Sabourin restera toujours le personnage de Mandibule, ce drôle de bonhomme excentrique aux sourcils d’oiseau qui ponctuaient ses réflexions de mémorables «Pit! Pit! Pit!» et de sa phrase fétiche «C’est riii-diii-cule!».

«J’ai enseigné toute ma vie, alors Mandibule c’était une vieille ganache de professeur qui disait des choses aberrantes, une sorte de clown pas loin du malade mental», glisse-t-il entre deux bouchées de muffin, dans une brûlerie du quartier Saint-Roch. 

«Si Radio-Canada s’était donné un coup de pied dans le derrière, si on n’avait pas eu honte de l’accent québécois et de l’accent russe de Kim [Yaroshevskaya, l’interprète de la poupée Fanfreluche], Sol et Gobelet et Fanfreluche auraient fait le tour du monde», enchaîne-t-il avec une pointe d’amertume.

De ces personnages de la belle époque des émissions jeunesse de Radio-Canada, et de beaucoup d’autres, il est question dans sa volumineuse biographie (signée Robert Blondin), baptisée Tout écartillé. Comme la chanson de Robert Charlebois, dont il a écrit les paroles en 1969.

Un titre imagé qui renvoie à la sempiternelle confusion identitaire du peuple québécois. «C’est tellement facile pour un Français d’être Français, mais nous, qui on est, câlisse? Ç’a m’a pris longtemps à comprendre que j’étais un Nord-Américain qui parlait français. C’est comme ça que je me sentais chez nous à New York comme à Paris.»

Haro sur les «textes bonasses»

Marcel Sabourin n’a jamais eu peur d’émailler ses discours de mots d’église. L’artiste a toujours milité pour que le langage sur les planches, au cinéma ou à la télé soit celui du peuple. Pour lui, il a toujours été hors de question de jouer dans des téléromans truffés de «textes bonasses».

C’est d’ailleurs lui, après avoir croisé le réalisateur américain George Roy Hill au Festival de Cannes, qui a fortement suggéré l’idée de doubler la comédie culte Slap Shot dans le parler vernaculaire québécois. Avec l’hilarant et inoubliable résultat que l’on connaît...

«Personne ne devait sacrer à Radio-Canada. Même Ti-Zoune et son fils Olivier [Guimond] ne sacraient pas. Mais j’ai toujours pensé qu’il fallait l’assumer. Si tu enlèves tous les sacres des gars qui travaillent dans une shop, tu peux pas les rendre vrais.»


« C’est tellement facile pour un Français d’être Français, mais nous, qui on est, câlisse? »
Marcel Sabourin

Ironiquement, sa rencontre entre lui et Michel Tremblay n’a jamais eu lieu. Une suite de rendez-vous manqués. «Je devais jouer un rôle dans l’une des pièces, mais André Brassard [l’auteur] n’était pas sûr que le rôle était fait pour moi. On m’a demandé une deuxième fois, mais je ne pouvais pas.»

Ses prises de position à l’égard d’un langage non javellisé par la rectitude politique lui ont valu de passer à côté de plusieurs rôles au petit écran.

«J’ai accepté ceux de Janette Bertrand [Avec un grand A] car elle n’était pas à cheval sur la langue et ses émissions avaient une portée sociale. De toute façon, je n’ai jamais aimé la fiction à la télé. Une porte qui s’ouvre sur le vide, au théâtre, c’est accepté, ça fait partie de la convention, mais à la télé, ça sonne faux.»

D’où son immense plaisir de faire ses premiers pas au cinéma, dans un monde qui collait à la réalité. Comme sur le plateau d’Il ne faut pas mourir pour ça, de Jean-Pierre Lefebvre (1967). «On a tourné le film en une semaine, chez le pâtissier du coin, dans la rue, dans de vraies places. J’étais dans mon élément en crisse

Le beau souvenir de J.A. Martin

Marcel Sabourin est l’acteur qui a joué dans le plus grand nombre de films au Québec. Au fil des ans, on l’a vu devant la caméra de Francis Mankiewick (Le temps d’une chasse, 1971), de Denys Arcand (La maudite galette, 1972), de Gilles Carle (La mort d’un bûcheron, 1973), mais c’est dans J.A. Martin photographe, coscénarisé avec le réalisateur Jean Beaudin, qu’il connaîtra son heure de gloire. Présenté à Cannes en 1977, le film a permis à Monique Mercure de remporter le Prix d’interprétation féminine, en plus de rafler le prix du jury œcuménique.

«Ça reste un de mes grands souvenirs de tournage et de visionnement. Monique [Mercure] était tellement bonne. Il y avait la beauté du directeur photo Pierre Mignot, que Robert Altman [le réalisateur américain] est venu chercher pour ses films après avoir vu son travail à Cannes.»

Marcel Sabourin a vu le film deux fois récemment, lors de présentations publiques à l’ONF et à l’Université Concordia. Tout au long de la projection, il a eu les yeux dans l’eau. Il a été incapable de monter sur scène pour une allocution.

«Un vieil acteur français, à qui on demandait s’il revoyait ses anciens films, a déjà dit (il prend un accent pincé): “Oh non, je ne les vois plus, j’ai l’impression d’être dans un cimetière.” Ben j’ai la même impression avec mes films. Tous mes chums là-dedans sont morts.»

Comme il est écrit dans sa biographie, pour Marcel Sabourin, «l’âge d’or est un spectre». Même s’il continue à croquer à plein dans la vie, il se désespère de voir partir un à un ses anciens camarades.

«C’est la grosse grosse patente, la vieillesse. Moi, les funérailles, depuis Michel Brault, c’est fini. Même pour les miennes, je ne serai peut-être pas là…», termine l’homme de 83 ans, pince-sans-rire.

MARCEL SABOURIN EN RAFALE

Un politicien: René Lévesque, évidemment. Il a été un défricheur. (Jacques) Parizeau et lui étaient si différents l’un de l’autre que ça créait une antinomie formidable et très dynamique, qui était porteuse d’espoir.

Une pièce de théâtre: Mère courage et ses enfants, de Bertolt Brecht, par le Berliner Ensemble, que j’ai vue quand j’étais étudiant à Paris, en 1957 ou 1958. C’est toffe à battre.

Un personnage historique: Shakespeare et Molière, tu n’en sors pas. Dans n’importe quelle langue, ça pogne au boutte. Tu joues ça dans n’importe quel théâtre et le monde reste dans la salle jusqu’à la fin, c’est pas des crisses de farces.

Un film: (Les yeux fixés au plafond, la réponse vient au bout d’une quinzaine de secondes) On the Waterfront (Sur les quais) d’Elia Kazan, avec Marlon Brando. Je l’avais vu au cinéma Villeray et quand je suis revenu à la maison, je me souviens m’être dit: c’est ça que je veux faire dans la vie.

Un musicien: Je ne suis pas un grand mélomane, mais pour moi, c’est Gilles Vigneault. Jack Monoloy, quand j’ai entendu ça la première fois, à Québec, ç’a m’a bouleversé.

Un auteur: (Encore un long silence, d’une vingtaine de secondes) Henri Miller pas mal, et aussi Lawrence Durrell pour son Quatuor d’Alexandrie. Je ne suis pas un grand lecteur. J’ai toujours été un peu dyslexique. Je ne lis presque plus rien.

Une toile: Y’en a trop, ç’a pas de crisse de bon sens…

Un musée: Le Louvre. À chaque fois que j’y vais, je passe à travers la grande galerie. Je prends des photos dans ma tête de toutes les toiles. Je peux y passer des journées entières. Ce sont les plus beaux moments de ma vie.

Une ville: Paris. J’y ai habité trois ans. Ça marque en tabarnak une ville de même, ça te blaste à un point quand t’es un artiste.