Parce que c’est un sujet délicat et chargé émotivement, on a fait de l’infertilité un tabou. India Desjardins l’a réalisé lorsqu’elle s’est elle-même retrouvée en traitements de fertilité.

La détresse et l’enfantement

On en parle peu, on n’en parle pas. Parce que c’est un sujet délicat et chargé émotivement, on a fait de l’infertilité un tabou. India Desjardins l’a réalisé lorsqu’elle s’est elle-même retrouvée en traitements de fertilité. L’auteure de la populaire série Aurélie Laflamme s’est inspirée des montagnes russes qu’elle a traversées en cours de chemin pour signer un nouveau livre illustré, à la fois touchant et humoristique.

« J’ai écrit le livre que j’aurais souhaité parcourir pendant tout ce processus. À part des brochures et des documents informatifs, je ne trouvais rien de drôle qui pouvait m’aider à dédramatiser la situation. Et ce n’est pas nécessairement le genre de choses dont on discute dans un souper de filles! Parce que c’est très intime, oui, et aussi parce qu’on ne sait souvent pas comment en parler ni quoi dire à ceux qui n’arrivent pas à avoir d’enfant », résume l’auteure de 41 ans.

Dédicacé « à toutes les personnes qui sont passées par là », Ma vie avec un scientifiqueLa fertilité s’ancre au quotidien d’un couple qui essaie d’avoir un bébé. Sans succès. Du premier test de grossesse négatif jusqu’aux nombreuses visites en clinique, on entre dans sa bulle, on marche dans ses pas. Il y a de l’humour en chemin. Plusieurs moments touchants aussi. Ce n’est jamais lourd, mais c’est parfois bouleversant.

« Pour les gens qui n’ont jamais vécu ça, ça peut sembler banal, presque anecdotique. Mais quand on est plongé dans ce tourbillon-là, c’est très difficile. Tu te poses mille questions. Tu essaies de ne pas y penser, de lâcher prise, mais comment veux-tu arriver à ça quand tu dois constamment t’injecter des hormones? » note celle qui partage sa vie avec Olivier Bernard, alias le Pharmachien.

Pragmatisme et émotivité

Si les illustrations, signées Bach, ne sont pas calquées sur le couple scientifico-littéraire, les traits de caractère, eux, s’ancrent un petit peu à la personnalité de l’un et l’autre. On comprend vite qu’il est plutôt pragmatique et qu’elle est émotive au cube. La trame, découpée en différents tableaux dans lesquels ils évoluent ensemble, nous propulse autant dans le ventre de la clinique de fertilité que dans le parc, la chambre à coucher, le resto, la pharmacie. Dans tout ce qui pétrit le quotidien d’un couple qui espère que la science pourra donner le petit coup de pouce nécessaire pour que le test affiche enfin deux petites lignes rouges.

« L’auteure en moi a évidemment pris des libertés. Ce récit-là n’est pas autobiographique, il y a des bouts inventés. Il reste que ce n’était pas nécessairement facile à écrire, parce que c’est tout près de mon vécu et que je n’ai pas encore beaucoup de recul par rapport à tout ça. Mais ça m’a fait beaucoup de bien. D’une certaine façon, ça donne un sens à tout ce que j’ai traversé. »

Depuis la parution de la bande dessinée, qui sera aussi éditée en France, les témoignages affluent. 

Nombreux. Précieux.

« Ça aussi, ça me fait du bien. Mon livre est léger, frais, tout simple. Il n’a rien de crève-cœur, mais je pense qu’il ouvre la porte à la discussion, qu’il peut créer un espace de conversation. Même si la BD adopte un point de vue un peu plus féminin, je crois qu’elle peut toucher les hommes aussi. Et, peut-être, aider les couples qui traversent la même chose à rire à travers l’épreuve. Moi, j’ai réalisé que j’écrivais souvent pour créer des ponts entre les lecteurs et moi, entre les lecteurs tout court aussi. Ce qui me motive beaucoup dans ce métier, c’est vraiment le lien qu’on peut tricoter. La grande question qui me pousse à prendre la plume, c’est au fond toujours la même : suis-je la seule dans l’univers à vivre ça? C’est aussi probablement pour ça que, dans tout ce que j’écris, il y a des personnages de femmes qui se cherchent, qui se sentent un peu isolées du reste du monde, qui essaient de trouver leur place dans le monde », souligne India.

Zone sensible

Le projet bébé, pour elle, est en suspens.

« J’ai dû arrêter les traitements pour des raisons de santé. »

Une thrombophlébite qui a imposé des limites.

« Pour l’instant, le projet est sur la glace. Je ne sais pas encore si on continuera de caresser ce rêve de fonder une famille ou si on fera notre deuil de la parentalité. »

Elle n’est pas arrivée à ce carrefour, mais elle y réfléchit. Un peu. La zone reste sensible.

« Quand je feuillette mon livre, je passe par-dessus la planche dans laquelle la jeune femme imagine toute la vie d’un bébé, des premiers jours jusqu’aux premiers tours de vélo à deux roues. Je ne suis pas capable de la regarder sans une trop grande bouffée d’émotion. »

C’est le propre des livres illustrés : en une page, une image, sans trop en dire, on raconte beaucoup.

« Je pense par exemple à la scène où le couple est en clinique pour l’insémination et où la fille, les pieds dans les étriers, dit qu’elle aurait souhaité "que ce soit plus romantique". Pour moi, ça illustre vraiment bien la situation. Je trouve les femmes qui font ce processus sont très courageuses, elles mettent leur corps à rude épreuve. On n’imaginerait jamais un tel scénario pour avoir un bébé. Et pourtant, ça arrive à plus de gens qu’on pense de se retrouver en clinique de fertilité, mais il n’y en a pas tant que ça qui le disent. On a cette impression qu’on peut avoir des enfants jusqu’à 45 ans, alors que dans les faits, après 40 ans, il faut souvent aider la nature. En parler, c’est déjà un pas pour démystifier les choses, pour casser le tabou. D’une certaine manière, ce souper de filles pour jaser d’infertilité que je ne pouvais pas avoir, celui impossible à organiser, je l’ai via le livre. Autrement. »

D’autres aventures

Dès les premières planches de la bande dessinée, on s’attache au couple de Ma vie avec un scientifique

Quand on tourne la dernière page, on se dit que ce duo pourrait très bien vivre d’autres aventures littéraires. En tout cas, on imagine bien une série dont ils seraient les héros. India Desjardins aussi. De plus en plus.

« Au départ, l’idée était de ne faire qu’un seul livre, précise-t-elle. Mais c’est vrai que ces deux personnages pourraient évoluer dans différentes situations. On pourrait les retrouver en vacances, par exemple. J’ai des idées de scènes drôles pour ces deux-là, et je pourrais m’éloigner de mon propre vécu. Mais bon, on verra si et quand il y a une suite. Pour l’instant, je n’ai rien sur la table, mais ça pourrait arriver. »

Travailler avec Bach

Ça a commencé par un statut Facebook, après un Salon du livre. India avait écrit une publication à partir d’un fait vécu, une question qu’on lui avait posée et à laquelle elle n’avait pas trop su quoi répondre. Bach (Estelle Bachelard) l’a vue. Et elle a décidé de la traduire en BD.  

« J’avais adoré ce qu’elle avait fait. Elle avait complètement saisi le propos. Je portais mon projet de livre sur la fertilité depuis un bout de temps. Je lui ai proposé qu’on se rencontre, pour en jaser. »

C’est là que le livre a été officiellement mis sur rails.

« J’étais déjà fan de son travail. Elle a vraiment bien capté ce que j’avais en tête. On a travaillé en symbiose, elle et moi. Il y a certains trucs qui sont inspirés de ma vie, mais d’autres qui viennent de la sienne puisqu’elle traversait la même chose que moi, à ce moment-là. »

On peut voir le travail de la bédéiste et illustratrice sur Facebook : Bach illustrations.

Un nouveau Aurélie Laflamme bientôt

India Desjardins ne pensait pas faire un tome 9 du Journal d’Aurélie Laflamme. La série était bien bouclée. Elle appartenait au passé. Jusqu’à ce que l’auteure reçoive une pétition signée par 150 jeunes filles de Boucherville qui réclamaient une suite. Touchée, elle a encré sa plume et imaginé de nouveaux chapitres autour de sa populaire héroïne.

« J’ai eu beaucoup de bonheur à retrouver ce personnage, j’ai tripé en écrivant ce nouveau tome. Aurélie y sera un peu plus vieille, oui, mais les thèmes du livre s’inscrivent en continuité avec les précédents. Ça va rester un livre tous publics accessible à la jeunesse. »  

Ce nouveau tome de la série-culte est attendu en novembre.

Vous voulez lire
India Desjardins
Ma vie avec un scientifique — La fertilité
bande dessinée
Les Éditions de l’Homme
80 pages