Clémence DesRochers, qui atteint cette année les 60 ans de carrière, donnera le 8 avril à Sherbrooke la première de cinq toutes dernières prestations sur scène.

La der des ders de Clémence Desrochers

Clémence DesRochers le sait très bien : ça doit être son neuvième dernier show qu'elle annonce. Vous pouvez la surnommer la petite fille qui criait au loup, elle l'assume. Mais pourquoi la croire cette fois-ci?Plusieurs indices ne trompent pas, argue-t-elle. À commencer par la fatigue. Même que, franchement, ce quintette d'ultimes soirées prévues à Sherbrooke, Montréal, Québec, Brossard et Gatineau n'aurait sans doute pas eu lieu s'il n'avait pas été programmé longtemps d'avance.
Plusieurs indices ne trompent pas, argue-t-elle. À commencer par la fatigue. Même que, franchement, ce quintette d'ultimes soirées prévues à Sherbrooke, Montréal, Québec, Brossard et Gatineau n'aurait sans doute pas eu lieu s'il n'avait pas été programmé longtemps d'avance.
« Ça a quand même étonné que je dise que je me retirais pour de bon. Mais pas moi. Les autres fois, je n'avais pas 83 ans. Je n'ai pas envie de mourir sur scène. Quand tu te sens épuisée et que tu cherches ton souffle, tu ne peux pas donner un bon spectacle. Faire des milles pour la tournée, ça ne m'intéresse plus non plus. »
Le fait qu'elle partage les projecteurs avec Marie-Michèle Desrosiers, ce qui lui permet des pauses, est aussi un indicateur. Et comme les plus récentes tournées ne comptent que cinq ou six dates, réserver des musiciens s'avère de plus en plus complexe. D'ailleurs, le fidèle coéquipier Steve Normandin n'est pas du sprint final, ayant depuis peu pris femme et pays en Bretagne. C'est Nadine Turbide qui le remplace au piano et à la direction musicale, avec l'altiste Jean René et la contrebassiste Blanche Baillargeon.
Mais Clémence se félicite d'avoir demandé à Marie-Michèle de l'accompagner sur scène. « Elle chante tellement bien! Elle est belle et drôle, elle prend d'ailleurs de l'assurance comme comique. »
Clémence a évidemment choisi ses numéros et chansons les plus pérennes, mais a aussi inclus des créations récentes, dont la pièce Maman, mise en musique par Ariane Moffatt. Un moment d'émotion forte, où elle chancelle parfois, lorsqu'elle évoque cette mère trop tôt en allée.
Mais des artistes comme Clémence qui font passer du rire aux larmes dans un même spectacle, sans recourir au truchement de la fiction, il n'y en a pas eu légion. En cette ère de l'humour à tout prix, où les chansons émouvantes ont été évacuées des ondes populaires, Clémence tient bon, ne cherchant pas à fuir cette tristesse qui l'habite, livrant une oeuvre plus proche de la vraie vie, avec ses hauts et ses bas.
« Je ne suis pas toujours dans la tristesse. Il y a des gens qui n'en ont pas et j'aimerais bien me séparer de la mienne. Mais quand on écrit de la poésie, c'est rare qu'on n'ait pas ça en soi [et la misère de vivre a donné de grands chefs-d'oeuvre, rappelle-t-elle]. Je suis simplement faite ainsi. C'est probablement aussi
une partie de l'héritage de mon père, qui disait que, sans la poésie, il serait devenu fou. »
Janine et Benoît
Les routes de Clémence DesRochers et Janine Sutto ne se sont pas croisées souvent. L'Estrienne avait presque oublié que la vénérable actrice disparue mardi dernier avait tenu le rôle principal du Vol rose du flamant, la première comédie musicale québécoise immortalisée sur vinyle et dont elle avait signé le livret en 1964, sur une musique de Pierre F. Brault.
« Albert Millaire avait fait la mise en scène. C'était une grosse production. Nous avons eu un beau succès pendant un mois, on s'est arrêté pour Noël, et à notre retour, ça a fait patate. L'effet de surprise était passé. Mais Janine était une femme extraordinaire. Presque jusqu'à la fin, elle sortait à toutes les pièces, elle n'en manquait pas une. »
Clémence DesRochers a été beaucoup plus proche de Benoît Girard, décédé lundi, et de son épouse Monique Joly, avec qui elle a partagé le plateau de Grujot et Délicat, de 1968 à 1975. Elle faisait Mlle Sainte-Bénite, Benoît incarnait le chien Sourdine, Monique jouait Chatonne. Jean Besré a pondu la majeure partie des textes, mais Clémence a signé les 25 derniers épisodes.
« Ce n'était pas facile à écrire, parce que chaque personnage avait ses tics de langage. Ça devenait plat, mais c'était du cartoon. Cette série a été très importante pour moi. Nous étions tous des amis et nous avons eu un plaisir fou avec Lise [Lasalle], François [Tassé], Benoît, Jean... Et j'étais chanceuse avec ma petite robe, alors que tous les autres suaient sous leurs gros costumes de poils. »
C'était l'époque où la section jeunesse de Radio-Canada était une véritable fourmilière. « Le monde qu'il y avait aux maquillages, aux accessoires et au costumier!  Nous étions plusieurs acteurs à habiter la région de Sutton. On se retrouvait les soirs pour jouer aux cartes. Benoît faisait un immense jardin. C'est lui qui m'a appris à soulever les concombres pour qu'ils poussent en butte. »
Clémence et les filles
Depuis maintenant 26 ans, Clémence aime Louise. Point barre. Pas question de devenir porte-parole de la cause gaie du même coup - et ce n'est pas parce qu'on ne l'a pas sollicitée. Pour cette artiste qui refuse ardemment toute forme d'étiquette, tenir le drapeau arc-en-ciel en tête de défilé, non merci!
« Ça a quand même pris du temps avant que je le dise. La chanson Deux vieilles, c'est une idée de Pauline Julien. C'est elle qui m'a demandé pourquoi je ne chanterais pas l'amour entre deux femmes. À l'époque, je n'étais pas prête. J'avais peur de la réaction des gens. Jusqu'au jour où je me suis dit que tout était beau dans cet amour-là. Je l'ai dévoilé sans rien brusquer, par la poésie. »
Sauf qu'inévitablement, plusieurs femmes qui aiment les femmes l'ont prise comme modèle, avec parfois une dévotion qui la désarçonne.
« À l'époque où j'habitais Sutton, il y en a une qui était sortie soudainement d'un bosquet! » raconte-t-elle en riant. « Il y en a une autre qui s'était presque jetée devant ma voiture à Québec. Bien sûr, c'est de l'amour, de l'admiration, elles sont heureuses que je sois comme elles, parce que certaines ont de la misère à s'accepter. »
Mais, avis aux fanatiques immodérées, si vous rencontrez Clémence, faites attention à son espace vital. « J'ai déjà pensé porter un t-shirt où ce serait écrit : aimez-moi mais touchez-moi pas! »
Sortir les femmes de l'anonymat
En rétrospective, une des choses qui suscite le plus de fierté chez Clémence, c'est d'avoir donné la parole à des femmes dont on ne parlait jamais, de la travailleuse d'usine à la mère au foyer, en passant par les rondes. « Parfois en riant d'elles, mais en les sortant de l'anonymat. Moi, j'ai été chanceuse : je n'ai jamais pensé qu'être une femme me rendrait les choses plus difficiles. »
Pas d'inquiétude à avoir pour la Sherbrookoise d'origine une fois que le dernier rideau sera tombé. L'écriture, la poésie, le dessin, le jardinage, le plein air et les voyages l'occuperont amplement. Elle reste ouverte aux offres de cinéma ou de télévision. Elle ne lâchera pas non plus ses Impatients.
Il y a aussi dans l'air le projet d'un album de ses chansons interprétées par différents artistes. « Mais je vais garder un droit de regard là-dessus, pour que personne n'en mette trop. J'ai déjà entendu La vie de factrie chantée presque en opéra! »