Serge Denis
Jocelyn Létourneau : « L’idée maîtresse de ce livre est d’exposer le principe que le Québec n’est pas une société tentée par les extrémismes. »
Jocelyn Létourneau : « L’idée maîtresse de ce livre est d’exposer le principe que le Québec n’est pas une société tentée par les extrémismes. »

La condition québécoise de Jocelyn Létourneau

CHRONIQUE / Les idées se portent bien au Québec, malgré tout ce qu’on entend et ce qu’on lit, sur les réseaux sociaux notamment. Dans les universités et les autres établissements d’enseignement et de recherche, ou dans une petite pièce encombrée de leur résidence, des hommes et des femmes se penchent sur de nouveaux enjeux ou proposent des approches inédites à des questions posées depuis longtemps. Cette chronique présentera chaque semaine un essai récent, le plus souvent publié au Québec, qui contribue à l’avancement des idées. Le champ est vaste, il s’étend des sciences sociales aux sciences humaines, mais se limitera aux ouvrages destinés à un lectorat curieux, sans être initié. Nous présenterons également une suggestion de lecture de chaque auteur afin d’élargir la réflexion. Bonne lecture!

 Les échos du « peuple à genoux », né pour un petit pain, éternelle victime d’un occupant tyrannique, soumis aux ordonnances du clergé… ont toujours sonné faux aux oreilles de l’historien Jocelyn Létourneau, qui vient de publier La condition québécoise : Une histoire dépaysante, aux éditions du Septentrion. 

Dans cet ouvrage dense de 320 pages truffées de phrases longues et au vocabulaire recherché, le professeur de l’Université Laval y présente un Québécois conciliant, mais déterminé à assurer sa pérennité dans ce territoire, de la rencontre avec les Premières Nations jusqu’à aujourd’hui.

« Entre Européens et autochtones se développe au départ une relation ambiguë où chacun bâtit et pâtit avec et contre l’autre, en se complétant et en se heurtant dans cette cohabitation dissonante. C’est dans l’équivoque, la tension, l’interdépendance contrainte et les proximités distantes — comme "un lieu où les courants se rencontrent et se séparent" pour le dire à la manière mohawk — que s’initialise le pays », conclut-il dans son premier chapitre. 

Il en ira ainsi des Québécois, de la Conquête de 1759 aux soulèvements des Patriotes de 1837 et 1838, de l’Acte d’Union de 1840 à la « con-fédération » (telle qu’il la désigne) de 1867, des mouvements anticonscriptionnistes durant les deux Grandes Guerres à la Révolution tranquille, de la montée de l’option souverainiste aux référendums de 1980 et 1995. Pour chacun de ces moments phares de notre histoire, l’auteur s’emploie à atténuer bon nombre de certitudes, mais en décortique les suites, leur héritage. Chaque fois, il en tire des conclusions semblables, à savoir que cette société (un terme qu’il préfère à peuple) finit toujours par trouver une manière pragmatique et cohérente d’avancer collectivement.

« L’idée maîtresse de ce livre est d’exposer le principe que le Québec n’est pas une société tentée par les extrémismes, expose d’emblée Jocelyn Létourneau. Cette société est marquée par une constante prudence conservatrice qui se garde continuellement de basculer vers des options qui la mèneront vers l’inconnu. C’est une société d’héritage et de passages, toujours à la recherche de compromis pour tirer son épingle du jeu. Encore aujourd’hui, reprend-il, on est loin du capitalisme sauvage tel qu’il se pratique ailleurs, mais on n’est pas dans le socialisme à outrance non plus. »

Refus référendaire, refus constitutionnel

Cette voie mitoyenne s’est traduite par deux rejets par référendum qui auraient ouvert la porte au statut de pays, mais également par des refus répétés de signer une constitution canadienne qui ne lui accorderait pas une reconnaissance pleine et entière de son caractère distinctif. 

Létourneau ne se formalise pas que la population québécoise choisisse de nager entre deux eaux. Après tout, le français a continué de s’épanouir après la victoire anglaise sur les plaines d’Abraham et au lendemain de la répression des Patriotes, qui n’avait déjà plus l’allure d’un affrontement entre Anglais et Français, puisque chacun des groupes était bien représenté dans les deux camps, fait-il valoir.

« Je ne dis pas que la Grande-Bretagne n’a jamais voulu nous faire disparaître en tant que société parlant français, mais nous avons continué d’exister, et même de prospérer », insiste l’historien en relevant du même souffle la perméabilité et les influences réciproques de chacun des deux groupes. « Encore là, nous sommes continuellement à la recherche d’une position d’équilibre et de tension. Pour paraphraser Robert Charlebois, nous sommes des Hells Angels qui boivent du thé ». Un peu Français, un peu Britanniques, un peu Canadiens, un peu Nord-Américains, toujours « en position d’équilibre », résume-t-il.

« Nous sommes en présence d’un lieu où les portes et les fenêtres ont toujours été ouvertes aux influences de l’extérieur », illustre l’historien. Celui-ci ne nie pas qu’il soit utile parfois de légiférer afin de préserver ce pacte tacite, comme le gouvernement de René Lévesque l’a fait en adoptant la Charte de la langue française en 1977 ou, plus récemment, celui de François Legault avec la Loi sur la laïcité. Même s’il se montre sévère dans son livre envers la Charte de la laïcité que proposait le Parti québécois, Létourneau remarque que la loi 21 est issue d’une volonté « de chercher des solutions qui plaisent à différentes catégories de personnes ».

Jocelyn Létourneau, <em>La condition québécoise</em>, Les éditions du Septentrion, 320 pages

63 ans d’observations

L’auteur de La condition québécoise se défend bien de vouloir faire la promotion du fédéralisme. « Ce livre repose sur 63 ans d’observations », souligne celui qui est devenu grand-père deux jours avant notre entretien. « Moi, je n’ai aucune affiliation politique. Ce que je remarque, c’est que l’histoire du Québec, c’est aussi la mienne. J’ai constaté qu’on est aussi bons que n’importe qui dans le monde. J’étais fier de me retrouver à l’Université Yale, mais je n’ai jamais eu peur d’affronter ces milieux-là. Je n’ai jamais eu l’impression que j’étais moins bon que les Anglais », souligne le récipiendaire du prix Acfas André-Laurendeau pour les sciences humaines en 2018. 

« Je me vois comme un explorateur et je réalise que notre aventure va bien au-delà des affrontements entre conquérants et conquis. On est constamment dans les zones grises. Moi, je rejette les idées tranchées et je vois que tout le monde met de l’eau dans son vin. Encore aujourd’hui, certains aimeraient que l’on considère comme des traitres ceux qui défendent un point de vue fédéraliste. Mais nous souhaitons tous la prospérité du Québec et l’épanouissement de la langue française. On est libres de nos choix et on a opté pour une voie mitoyenne, canado-québécoise. Assumons-nous! »

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Toujours à la page

Antigone, de Sophocle (441 avant notre ère) 

« Dans cette tragédie, le grand poète grec nous plonge au cœur des dilemmes de la condition humaine, de la difficulté de gouverner et d’arbitrer, d’apaiser les tourments de la vie, mais surtout de passer à l’avenir par l’ensevelissement honorable de ce qui fut, êtres et actions. La lecture de ce texte m’a inspiré certaines réflexions, que je crois encore pertinentes, de mon point de vue évidemment, sur le rôle de l’histoire, la fonction d’historien, le rapport que les collectivités devraient entretenir avec leur passé, la nécessité d’assurer une suite au monde, pour le bonheur des enfants bien sûr. Car si nous sommes héritages, nous sommes également passages. »  Jocelyn Létourneau