Habitué des Correspondances d'Eastman, Robert Lalonde y vient deux fois plutôt qu'une, cette année. Accompagné par le pianiste John Roney, l'auteur et comédien présente vendredi le spectacle Jack Kerouac : La vie est d'hommage au cours duquel il fera la lecture de textes français écrits par Kerouac, découverts récemment. Il sera aussi là dimanche pour un original spectacle-conférence consacré à l'univers de Gaston Miron.

Kerouac sur le bout de la langue

Robert Lalonde fréquente l'oeuvre de Jack Kerouac depuis toujours. Ou presque.
« J'ai d'abord côtoyé ses écrits en anglais », explique l'auteur et comédien qui a plus récemment plongé avec délice dans les textes francophones de l'écrivain. Des textes découverts sur le tard, il y a une dizaine d'années, dans les archives personnelles du père de l'emblématique roman Sur la route.
« Cette découverte jette un éclairage complètement autre sur toute l'oeuvre de Kerouac. On réalise qu'il avait voulu écrire son grand livre simultanément en français et en anglais. »
C'est un détail qui n'en est pas un. Dans les textes francophones de l'écrivain phare américain se lit tout son attachement pour la culture québécoise et pour la langue de ses premières années.
« Même pour les Américains, Kerouac écrivait de façon bizarre, souvent en français traduit. C'est quelqu'un qui traversait une crise d'identité en même temps qu'il écrivait. Il avait toutes ses racines québécoises en lui, et en même temps, comme il était aux États-Unis, il devait se tourner vers l'anglais. »
« Il y a un malentendu qui dure depuis toujours à propos de Kerouac, poursuit Robert Lalonde, depuis la légende qu'on a bâtie autour de lui et qui veut qu'il ait écrit sur des napkins de restaurant, qu'il ait été toujours saoul et qu'il n'ait pas trop su ce qu'il faisait. On a découvert en fouillant dans ses papiers extrêmement bien rangés qu'il travaillait très méthodiquement et de façon acharnée sur ses oeuvres. On s'est aperçu de la démarche qui était la sienne. Son écriture est très touchante, parce qu'elle est près du coeur. »
Les Éditions du Boréal ont publié en 2015 ces textes retrouvés (La vie est d'hommage).
Bien avant Tremblay
Lors du lancement, Robert Lalonde a lu quelques extraits. Moment de grâce et d'émotions qui a donné l'impulsion pour un spectacle entièrement brodé autour des mots de Kerouac. Présenté une première fois lors du Festival international de littérature au Théâtre Outremont, en 2016, il sera de nouveau offert sur planches lors des 15es Correspondances d'Eastman.
« C'est assez bouleversant. On comprend à quel point Jack Kerouac s'est acharné à trouver une voix qui lui correspondait en essayant de déterrer une langue perdue, celle de son enfance. Il cherchait ses racines en essayant de raconter ses histoires. On réalise qu'avant même l'invention du joual et bien avant [Michel] Tremblay, il a été le premier à utiliser la langue parlée dans l'écriture. »
Cette langue particulière, écrite à l'oreille et empreinte d'expressions anglaises, n'est pas facile à mater pour en faire lecture. Ne se frotte pas au canuk qui veut.
« Ça commande de découper les phrases comme il faut et de se faire aller le mâche-patate! C'est un rythme fou, qu'il faut maintenir en butant le moins possible sur les étrangetés du texte. Mes pages sont soulignées, annotées, pleines de marques. C'est dur à lire, mais c'est formidable à entendre, parce que c'est fait pour l'oral, pour être lu à haute voix. Et c'est un plaisir pour l'acteur que je suis de s'attaquer à ça. Et quel propos! Kerouac avait le génie de ne pas se censurer.
La nuit est ma femme, texte que je lis, commence avec la phrase : J'ai pas aimé ma vie. Et pendant 100 pages, c'est paradoxal, il nous entretient de ces choses magnifiques qui l'ont fait vibrer et qui sont tout, sauf juste de la nostalgie. On sent son regard très perçant, très attentif sur ce qui l'entoure. »
Raconter l'Amérique des délaissés
Précurseur, fondateur du mouvement beatnik qui condamnait la société de consommation, Kerouac a osé détricoter le mythe américain en pointant le mercantilisme, la pudibonderie, l'hypocrisie du système.
« Il a rôdé à travers l'Amérique pour raconter la pauvreté et le désarroi des gens qui ne sont pas dans la façon traditionnelle de penser. Il a essayé de montrer l'Amérique des délaissés. Lui-même cherchait sa place. Aux États-Unis comme au Québec, il avait le sentiment de n'être nulle part véritablement chez lui. »
Né de parents québécois à Lowell, au Massachusetts, Kerouac a su dans ses écrits exprimer ce qu'est l'exil. Et toucher la jeunesse.
« Ce n'est pas pour rien que Sur la route continue de toucher de nouvelles générations de lecteurs. Ce roman est vraiment porteur, ce qu'il dit est encore valable aujourd'hui. Chaque fois qu'on lit Kerouac, on revient aux rêves de notre jeunesse. Et à cette grande question : pourquoi est-ce qu'on n'a pas été capable de changer le monde? Pourquoi est-on toujours broyé par la grande machine capitaliste et bienpensante américaine? Les jeunes entendent un langage qui leur correspond, les plus âgés retrouvent un propos qu'ils ont déjà tenu. C'est ça qui est touchant. On retrouve nos révoltes et nos désirs de jeunesse devant un monde absolument différent de celui qu'on voudrait. C'est un univers littéraire qui a quelque chose à voir avec le blues, je dirais. Des fois, le blues, ça racle le fond, ça arrache le coeur et en même temps, ça fait du bien. »
Miron aussi
Sur scène, c'est toutefois le jazz de l'époque qui enrobe les textes lus par Lalonde grâce au talent et au doigté du pianiste John Roney.
« J'ai eu la chance de faire sa connaissance à l'occasion d'un concert au Festival Orford. Il fait des miracles au piano. Et sans partitions. Il est absolument prodigieux à écouter, c'est un virtuose », dit celui qui, toujours dans le cadre des Correspondances, plongera aussi dans les mots de Miron lors d'un spectacle-conférence, le dimanche.
« On retrouvera la parole de cet homme-là. Un peu son destin, aussi. Et on n'est pas très loin de Kerouac, au fond. Dans le langage, oui, on est ailleurs. Dans la façon d'écrire aussi, bien sûr. Mais son questionnement sur la position du poète dans la société est un peu semblable, en quelque sorte. Dans le fond, les deux hommes sont des poètes qui ont cheminé à l'envers d'un destin qu'on leur a proposé et qui n'était pas le leur », résume celui pour qui l'été est une riche saison d'écriture.
Il vient d'ailleurs de terminer la première version d'un nouveau roman, Chevalier servant.
« Il est trop tôt encore pour dire quand ce sera publié, mais c'est une histoire qui a à voir avec l'amour, le théâtre, la délinquance, la résilience. C'est un livre qui sort un peu de mon univers habituel. Ça ne se passe pas du tout en campagne, mais plutôt à Montréal », mentionne l'écrivain, qu'on reverra dans la dernière saison de l'émission Au secours de Béatrice, l'automne prochain.
Vous voulez y aller
Spectacle lecture Jack Kerouac : La vie est d'hommage
Vendredi 11 août, 20 h
Cabaret Eastman
Entrée : 30 $
Dépareillé. Conférence sur Miron le magnifique
Dimanche 13 août, 14 h 30
Cabaret Eastman
Entrée : 26 $