Jipé Dalpé

Jipé Dalpé : cracher le crash

Deux mois avant son accident de voiture, Jipé Dalpé a fait un voyage à Bali. Une fantastique découverte. Presque un cas de « je ne reviens pas », disait-il alors en entrevue. Les nouvelles chansons qu’il avait commencé à écrire étaient fortement inspirées de son séjour sur cette île paradisiaque.

On connaît la suite, racontée en détail dans une chronique de son ami David Goudreault l’an dernier : un transport Uber commandé au beau milieu de la nuit, un chauffeur qui grille un feu rouge, une collision au coin de Saint-Joseph et D’Iberville. Fracture du sternum, entorse cervicale, six hernies discales et, surtout, une commotion cérébrale avec tout ce qui s’ensuit (difficultés de concentration, problèmes de vision, étourdissements) et un trouble permanent qui s’installe dans l’oreille interne gauche.

Pourtant, trois mois plus tard, Jipé semblait remis. Il participait même au concert-bénéfice de CFLX, la radio communautaire de Sherbrooke, première station à avoir fait jouer ses chansons en carrière.

« En fait, cela faisait partie de ma réadaptation d’aller vérifier, en donnant de petites perfos, si j’étais capable de reprendre la route. Mais je n’ai pu faire que deux pièces. Tout de suite après la deuxième (j’avais un solo de trompette), je me suis dirigé à la course dans les loges à cause d’une forte nausée. J’ai donc été obligé de reculer d’un pas. Les docteurs m’ont confirmé que je n’étais pas prêt à recommencer. Les effets de la commotion ont persisté pendant deux ans. Aujourd’hui, je peux dire que ça va vraiment beaucoup mieux. Mais la convalescence a été très longue. »

À quel pourcentage de ses capacités est-il revenu?

Jipé Dalpé préfère dire qu’il n’est plus la même personne.

« J’aime mieux te répondre que je suis à 100 pour cent du Jipé d’aujourd’hui. J’ai appris à composer avec les séquelles qu’il me reste, comme mon oreille et des problèmes avec les nerfs de mes bras. Pour mon nouvel album, j’ai étiré le studio sur une plus longue période et j’ai fait des séances plus courtes, pour être capable de guérir tout en travaillant. Je n’aurais pas pu soutenir le rythme habituel. Ce que j’offre aujourd’hui n’est ni mieux ni pire, mais simplement différent. Par exemple, d’avoir délégué certaines partitions de guitare que j’aurais normalement assumées me permet de donner plus de place à l’interprétation et à la voix. Je vais dans de nouvelles zones. »

Et les chansons sur Bali?

« Elles sont encore dans le tiroir. Je n’étais plus du tout à la même place. »

Après un accident de voiture survenu en 2015 et l’ayant forcé à s’éloigner momentanément de la scène et de l’écriture, le Sherbrookois Jipé Dalpé revient avec un nouveau disque, Après le crash, lequel sera lancé le lundi 15 avril au Ministère à Montréal.

Ariane, la bougie

Jipé Dalpé insiste toutefois : si l’accident a engendré directement certaines plages de son nouvel album Après le crash (évidemment la pièce-titre mais également Du muscle, sur le courage nécessaire à la réadaptation) et aussi une couleur un peu plus rock, ses sources d’inspiration sont demeurées multiples.

« Tout vient de l’accident, mais ça ne parle pas que de ça. Un an avant, j’ai eu une rupture qui a été difficile [il a été pendant douze ans le conjoint de l’auteure-compositrice-interprète Gaële]. Ma vie sentimentale s’était écroulée. Puis c’est mon corps qui m’a abandonné au complet. Je me suis retrouvé sans repères. Il y a eu un lâcher-prise total, qui a aussi généré de bonnes choses : j’ai pris un recul sur l’ensemble de ma vie. Ça m’a rapproché de moi et ça m’a donné envie d’être plus direct et plus franc. En écrivant mes nouvelles chansons, je me suis plus souvent posé la question : "Est-ce que c’est vraiment ça que je veux dire?" »

Jipé a aussi constaté que la facture plus rock que portait sa musique à l’époque où il jouait dans les bars ne s’était jamais réellement transposée sur disque.

« Cette fois, j’avais davantage envie d’aller là. Il y avait d’ailleurs des balbutiements de ça sur mon microalbum L’homme allumette [2015]. Le congé forcé a aussi créé une urgence, un désir de quelque chose d’un peu plus physique. »

Après le crash n’aurait toutefois jamais vu le jour sans la présence d’une précieuse collaboratrice : Ariane Moffatt. Cette camarade de longue date, qu’il a connue l’année où tous les deux ont participé à Cégeps en spectacle, « il y a donc 3000 ans », a vraiment fait office de « bougie d’allumage ».

« À cause de la commotion, je n’étais pas capable d’écrire. Je n’arrivais plus à réfléchir, je bégayais. Trouver des images et raconter des histoires, c’était au-dessus de mes forces. Mais une journée où j’étais au volant, alors que je n’avais encore aucune ligne d’écrite, j’ai eu le flash de lui demander de réaliser mon album. Je me suis carrément rangé au bord de la route pour l’appeler. C’était trop urgent. »

Le mieux au plus vite

Ariane étant alors enceinte, elle n’a pu s’engager pour la réalisation (assumée finalement par Jean-François Lemieux), mais a accepté de mettre sa contribution.

« Quelques mois plus tard, elle m’a soumis une musique, celle de L’attentat, puis une deuxième, parce qu’elle était trop inspirée, rapporte Jipé en riant. C’était tellement un cadeau que ça m’a botté le cul pour avoir envie d’aller mieux au plus vite. Le besoin d’écrire est revenu, et je m’y suis remis sans savoir si cela donnerait un album. »

À la fin, Ariane Moffatt a coréalisé trois chansons en plus de chanter en duo avec Jipé sur Combien d’étoiles. D’autres collaborateurs bien connus, tels David Goudreault, Olivier Langevin, François Lafontaine et Marie-Pierre Arthur se sont greffés au projet. Mais Jipé ne veut surtout pas que la liste de ses coéquipiers ait l’air d’un émaillage de noms prestigieux.

« Ce sont avant tout des amis! Marie-Pierre, qui s’est chargée de plusieurs chœurs, je la connais depuis l’université. D’ailleurs, je m’aperçois que j’ai de plus en plus besoin de ce climat d’amitié. Ça me nourrit énormément. Je ne veux pas tout faire seul. C’est tellement plus intéressant, le mélange des idées et des visions! »

L’ultime collaboratrice, c’est évidemment Élyann Quessy, sa conjointe, qui s’est aussi chargée de quelques chœurs et que le public a pu connaître lorsqu’elle a participé à La voix en 2017.

« Je trouvais ça important qu’elle soit avec moi sur l’album, puisqu’elle a été au cœur de tout le soutien reçu dans ma remise sur pied, autant physique que créative. »

Trois chansons post-collision

L’attentat

En dépit de son accident, Jipé n’a pas cessé d’observer le monde qui l’entoure, entre autres l’agressivité ambiante qui semble plomber notre époque.

« J’avais un ami parisien qui habitait avec moi lorsque les attentats du Bataclan se sont produits. Ça nous a profondément accablés, surtout que c’était tout près d’un endroit où nous avons souvent pris des verres ensemble. Sur le coup, ça donne envie de se venger, mais ce n’est pas en jappant plus fort que ça va se calmer. La réponse est beaucoup plus d’être positifs et de prendre soin de nous collectivement. »

Le souffle et l’incendie

C’est Jipé Dalpé qui a réalisé l’album La faute au silence de David Goudreault, en plus d’avoir composé la plupart des musiques. « Et c’est David qui m’a proposé ce texte. Quel cadeau! J’étais hyper touché qu’il y pense sans même que je lui demande. C’est vraiment le genre de texte que je cherchais. Il y avait quelque chose de confortable, car je connaissais déjà ses mots. »

Commotion

Tel un point d’orgue à la chanson-titre en fin d’album, Commotion est une courte pièce instrumentale avec laquelle Jipé entraîne l’auditeur dans son état d’esprit tout de suite après le choc.

« Je me suis aperçu que je ne pouvais pas mettre de mots là-dessus, ce sentiment d’être totalement dépossédé, lorsque je me suis réveillé sur la civière en plein milieu d’une intersection avec des ambulanciers au-dessus de moi, incapable de dire quel jour on était. Je ne pouvais exprimer ça que musicalement. »

JIPÉ DALPÉ
Après le crash
ROCK FRANCO
Propagande

Discographie

2008  Les préliminaires
2012  La tête en bois
2015  L’homme allumette (microalbum)
2019  Après le crash