Jim Corcoran

Jim Corcoran : chansons retrouvées... dans le même décor

SHERBROOKE — Lorsqu’il a été question pour la première fois de tisser une compilation à partir du répertoire de Jim Corcoran, ce dernier n’a rien voulu entendre.

« C’était il y a plusieurs mois et ça ne m’intéressait pas. Je comprends ceux qui font l’exercice, mais je suis fait comme je suis fait, en ce qui me concernait, je trouvais que ça manquait d’imagination. J’avais mes scrupules à l’idée de ressortir du matériel déjà entendu, ça ne me convenait pas. »

Le fondateur et directeur d’Audiogram, Michel Bélanger, a proposé de tenir les rênes du projet. Il a tendu une oreille attentive à tout ce qu’a fait Corcoran depuis la sortie de Têtu, en 1980. Au bas mot, il a écouté environ 80 chansons pour en choisir 19, au final, toutes sorties entre 1980 et 2005.

« Je lui ai laissé toute la latitude, je ne voulais pas m’en mêler », résume l’auteur-compositeur-interprète.

En cours de route, Guy Brouillard s’est joint au projet. Celui qui a été directeur musical à CKOI pendant plus de 40 ans a sélectionné avec Michel Bélanger les titres qui figureraient sur la galette. L’idée, c’était de raconter la carrière de Corcoran en chansons en accolant des coups de cœur, dans un ordre choisi. Ainsi enchâssées, les chansons se répondent, se révèlent sous un jour neuf.

Jim a écouté le résultat final pour la première fois dimanche dernier. Bonheur.

« L’effet a été énorme. Comme un voyage dans le temps. Ça m’a rappelé des souvenirs de différentes époques, je me suis remémoré tous les musiciens et les choristes d’exception qui m’ont accompagné. J’ai été tellement gâté et choyé par la qualité des artistes qui ont fait des bouts de chemin avec moi! Ce qui est là, sur disque, ce n’est pas mon œuvre au complet, mais c’est complètement moi », dit l’auteur-compositeur-interprète, qui a redécouvert son répertoire au fil du disque.  

« Entendre Perdus dans le même décor suivie de On s’est presque touché, ça m’a ému, parce que chacune prend ainsi une autre dimension. Michel a fait un véritable travail poétique en choisissant l’ordre des chansons. L’une propose ce qui s’en vient, ou bien elle répond à ce qui vient d’être dit. C’est assez fascinant. »

Et parfois étonnant.

« J’avoue que j’ai été surpris de voir que c’est De quoi j’me mêle qui ouvre le disque. Michel m’a dit qu’il l’avait mise en tout début parce qu’elle le met de bonne humeur. Il avait raison. Cette chanson, dans sa simplicité et son accessibilité, prédispose à une écoute sympathique. »

Des incontournables, des surprises

Je me tutoie, C’est pour ça que je t’aime et Ton amour est trop lourd comptent parmi les incontournables qui figurent sur le CD. Les versions originales des chansons ont été retravaillées et rematricées. Éloge de la page blanche, dernière fleur du bouquet de chansons, a été revisitée avec la pianiste Julie Thériault.

« Il y a aussi des surprises, comme cette chanson, la plus loufoque et surréelle de mon répertoire, J’ai tout mangé. Ça m’a amusé de voir qu’ils l’avaient choisie. Son enregistrement avait été particulier. J’étais arrivé en studio et il y avait une guitare électrique dans l’entrée. Je n’avais jamais touché à ça, mais j’ai eu envie d’essayer. J’ai joué comme un débutant, un ado qui vient d’avoir sa première guitare électrique et qui ne sait pas trop quoi faire avec. Le réalisateur a proposé qu’on fasse la chanson avec cette guitare. Mon jeu bizarre cadrait bien avec le ton, trouvait-il. On a essayé et on a gardé l’enregistrement. Quand j’entends mon jeu de guitare, ce n’est pas mauvais, mais c’est naïf, un peu inquiet. Sauf que c’est vrai, ça colle parfaitement avec le texte. »

Au chapitre des textes, justement, certains étaient des essentiels, des évidences. Perdus dans le même décor, par exemple. Le seul titre pour lequel l’équipe est allée chercher les bandes maîtresses.

« Je l’avais endisqué en 1985 et Michel Bélanger voulait revoir la chanson. Pas pour la modifier drastiquement, mais pour la bonifier. »

Carl Marsh, collaborateur de toujours, a transféré les pistes en format digital.

« Le but, ce n’était pas de s’éloigner des sonorités des années 85, c’était de les rendre comme on aurait aimé le faire si on avait eu les moyens technologiques à l’époque. Ça donne un crescendo encore plus viril. J’ai adoré l’expérience de replonger là-dedans. Pendant mes années 80 et 90, c’était la belle époque des synthétiseurs. Les Peter Gabriel et Stevie Wonder exploraient ces claviers au son nouveau. Carl avait ces outils, alors je me suis garroché là-dedans. Il y a des sonorités qui ont moins bien vieilli, c’est vrai, mais il ne fallait pas les exclure du portrait. Parce que je suis allé là au fil de mon parcours. »

Perdus dans le même décor, c’est aussi la chanson avec laquelle le chanteur a expérimenté l’art du vidéoclip pour la première fois. Avec nul autre que le réalisateur François Girard (Le violon rouge, Hochelaga, terre des âmes).

« Je ne suis pas nostalgique, mais j’ai aimé repenser à tous ces gens croisés au fil de mes différents projets », dit celui qui, en carrière, a récolté cinq Félix et un Juno.

Nouveau départ à Memphis

En écoutant Ça tire à sa fin, avant-dernière chanson de la sélection, le chanteur a revu à l’époque où il l’a écrite. « C’était en 1983, je voulais voler de mes propres ailes, j’avais envie d’explorer en faisant une musique qui n’était pas familière pour moi. Je me trouvais à Memphis en studio avec des musiciens américains et deux magnifiques choristes qui chantaient avec moi. Je n’avais jamais eu pareils frissons en faisant de la musique. Je me rappelle m’être dit que c’était le début d’un temps nouveau. »

C’était un peu ça, non?

« Oui, et ce n’était pas évident pour moi. Parce que les gens ne voulaient pas trop que je m’éloigne de ce qu’ils connaissaient de mon répertoire. J’avais cette curiosité de voir où je pouvais aller en échangeant avec des artistes qui exploraient des styles différents. Heureusement, j’ai rencontré Carl Marsh. Il ne savait rien de ce que j’avais fait. J’ai joué quelques pièces, il a trouvé qu’il y avait quelque chose là, il m’a proposé d’aller à Memphis enregistrer un disque. »

La suite, c’est une amitié précieuse qui s’est nouée au gré des enregistrements des huit albums solos. Un autre suivra sans doute, d’ailleurs.

« J’ai adoré mes 30 ans d’animation à la radio, mais j’ai décidé d’accrocher mon micro parce que ça bouffait beaucoup de mon temps et je me négligeais comme auteur-compositeur. J’ai choisi de mettre ça de côté pour replonger dans mes carnets. Je ne sais pas avec quelle rapidité je vais les remplir, je n’ai jamais été prolifique. Je dois démarrer le moteur, retrouver une rigueur, une discipline. Les mois qui s’en viennent vont me permettre de faire ça. Et l’écoute de cette compilation me donne curieusement un élan neuf pour écrire de nouvelles chansons. » 

Année tout honneur

On peut dire que 2018, c’est un peu, beaucoup, l’année de Jim Corcoran. La SOCAN lui remettait récemment un prix hommage pour son travail d’ambassadeur de la musique d’expression francophone sur les ondes de la CBC, où il a animé l’émission À propos pendant plus de 30 ans. Il recevait aussi mercredi l’Ordre des francophones d’Amérique, décerné par le Conseil supérieur de la langue française.

« Il m’arrive tellement de belles choses inattendues, je suis un peu débordé de bonheur et d’enthousiasme. Tout ça, c’est presque trop. C’était presque gênant d’être honoré par la SOCAN pour l’ensemble de mon œuvre, à mon si jeune âge (rires), mais ça m’a beaucoup touché. Et maintenant, le prix que le gouvernement du Québec me donne... Ça me gêne aussi un peu, mais très honnêtement, ça m’allume, ça me donne peut-être confiance en moi pour ramasser mes guitares, mes pages blanches et voir ce qui me reste à faire comme créateur. »

Le chanteur aux racines sherbrookoises a souvent raconté comment il était tombé amoureux de la langue française. Comment il avait ensuite voulu la faire sienne et se la mettre en bouche. Sans compromis.

« Recevoir l’Ordre des francophones d’Amérique me ramène en mémoire le trajet vers une maîtrise espérée de la langue française. Quand j’étais jeune et que je sortais dans les bars à Sherbrooke, je suppliais mes amis de me parler en français. Je me sentais habité par une attirance très forte pour la langue. Je ne me posais pas de questions, je répondais à ce besoin, à ce désir de maîtriser le français. C’est un processus que je recommence chaque jour parce que c’est une langue complexe, capricieuse et merveilleuse. L’apprentissage n’est jamais terminé. On a souvent dit de moi que j’étais francophile. Ça me réjouissait, je me disais que c’était un pas dans la bonne direction. Maintenant, je peux dire que je suis francophone, j’ai la preuve! », dit-il en riant. 

Dans l’allocution qu’il a prononcée, l’auteur-compositeur-interprète a salué nombre de personnes. Des gens de Sherbrooke autant que des amis musiciens. 

« J’ai écrit la chanson J’ai fait mon chemin seul, mais je réalise que c’est plus ou moins vrai. J’ai fait les choses à ma tête, j’étais entêté et je ne voulais pas me faire dire quoi faire, mais j’ai toujours eu le privilège d’avoir des personnes que je considérais comme plus talentueuses que moi pour mettre en relief mes chansons, pour contribuer à la création de celles-ci. Depuis le début de ma carrière avec Bertrand Gosselin, jusqu’à maintenant, ça a toujours été ça. » 

Vous voulez écouter?

Complètement Corcoran par Jim Corcoran

COMPILATION Audiogram